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Platon
428/427 - 348/347 av. j.-c.
Texte 1
Vous connaissez sûrement Chéréphon, je suppose. Ce fut [21a] pour moi un ami d'enfance et pour vous un ami du peuple ; aussi dut-il, il n'y a pas si longtemps, partir en exil et en revint-il avec vous. Vous savez bien aussi quelle sorte d'individu était Chéréphon, quelle impétuosité il mettait dans tout ce qu'il entreprenait. En particulier, un jour qu'il s'était rendu à Delphes, il osa consulter l'oracle pour lui demander — et n'allez pas, je le répète, m'interrompre par vos cris, citoyens — si, en fait, il pouvait exister quelqu'un de plus savant que moi. Or la Pythie répondit qu'il n'y avait personne de plus savant. Et sur ce point, c'est son frère qui portera témoignage devant vous, puisque Chéréphon est mort.
Considérez à présent pourquoi [21b] je vous parle de cela. C'est que je me propose de vous apprendre quelle est l'origine de la calomnie dont je fais l'objet. En effet, lorsque je fus informé de cette réponse, je me fis à moi-même cette réflexion : « Que peut bien vouloir dire la réponse du dieu, et quel en est le sens caché ? Car j'ai bien conscience, moi, de n'être savant ni peu ni prou. Que veut donc dire le dieu, quand il affirme que je suis le plus savant ? En tout cas, il ne peut mentir, car cela ne lui est pas permis. » Longtemps, je me demandai ce que le dieu pouvait bien vouloir dire. Enfin, non sans avoir eu beaucoup de peine à y parvenir, je décidai de m'en enquérir en procédant à peu près de cette manière.
J'allai trouver un de ceux qui passent pour être des savants, en pensant que là [21c], plus que partout, je pourrais réfuter la réponse oraculaire et faire savoir ceci à l'oracle : « Cet individu-là est plus savant que moi, alors que toi tu as déclaré que c'est moi qui l'étais. » Je procédai à un examen approfondi de mon homme — point n'est besoin en effet de divulguer son nom, mais qu'il suffise de dire que c'était un de nos hommes politiques —, et de l'examen auquel je le soumis, de la conversation que j'eus avec lui, l'impression que je retirai, Athéniens, fut à peu près la suivante : cet homme, me sembla-t-il, passait aux yeux de beaucoup de gens et surtout à ses propres yeux pour quelqu'un qui savait quelque chose, mais ce n'était pas le cas. Ce qui m'amena à tenter de lui démontrer qu'il s'imaginait savoir quelque chose, alors que ce n'était pas le cas. [21d] Et le résultat fut que je m'attirai son inimitié et celle de plusieurs des gens qui assistaient à la scène. En repartant, je me disais donc en moi-même : « Je suis plus savant que cet homme-là. En effet, il est à craindre que nous ne sachions ni l'un ni l'autre rien qui vaille la peine, mais, tandis que, lui, il s'imagine qu'il sait quelque chose alors qu'il ne sait rien, moi qui effectivement ne sais rien, je ne vais pas m'imaginer que je sais quelque chose. En tout cas, j'ai l'impression d'être plus savant que lui du moins en ceci qui représente peu de chose : je ne m'imagine même pas savoir ce que je ne sais pas. » Puis j'allai en trouver un autre, l'un de ceux qui avaient la réputation d'être encore plus savants que le précédent, et [21e] mon impression fut la même. Nouvelle occasion pour m'attirer l'inimitié de cet homme et celle de beaucoup d'autres.
Après cela, je continuai d'aller voir les hommes politiques les uns après les autres. Même si je me rendais bien compte, non sans chagrin ni crainte, que je me faisais des ennemis, je me croyais malgré tout obligé de mettre au-dessus de tout l'affaire dans laquelle m'avait impliqué le dieu. Il me fallait donc aller, en quête du sens de l'oracle, trouver tous ceux qui prétendent savoir quelque chose. Et par le chien, Athéniens [22a] — car je dois vous dire la vérité —, mon impression, je l'avoue, fut à peu près celle-ci. Ceux qui avaient la réputation la meilleure m'apparurent, au cours de l'enquête que je menais à l'instigation du dieu, être, à peu d'exceptions près, les plus démunis, tandis que d'autres, qui passaient pour valoir moins, m'apparurent être des hommes mieux pourvus pour ce qui est du bon sens.
De toute évidence, il me faut vous décrire dans le détail l'errance qui fut la mienne, comme si j'étais en train de réaliser quelques travaux, pour me persuader que je ne pouvais réfuter la réponse de l'oracle. Après les hommes politiques, en effet, j'allai trouver les poètes, ceux qui composent des tragédies, des dithyrambes, et les [22b] autres, convaincu que cette fois j'allais me prendre moi-même en flagrant délit d'ignorance par rapport à eux. Emportant donc avec moi ceux de leurs poèmes qu'ils me paraissaient avoir le plus travaillés, je ne cessais de les interroger sur ce qu'ils voulaient dire, dans le but aussi d'apprendre quelque chose d'eux par la même occasion. Eh bien, citoyens, j'ai honte de vous dire la vérité ; pourtant il le faut. Il est de fait que pratiquement tous ceux qui étaient là à nous écouter, ou peu s'en faut, auraient pu parler de ces poèmes mieux que ceux qui les avaient composés. Cette fois encore, il ne me fallut donc pas longtemps pour faire au sujet des poètes la constatation suivante : ce n'est pas en vertu d'un savoir, [22c] qu'ils composent ce qu'ils composent, mais en vertu d'une disposition naturelle et d'une possession divine, à la manière de ceux qui font des prophéties et de ceux qui rendent des oracles ; ces gens-là aussi en effet disent beaucoup de choses admirables, mais ils ne savent rien des choses dont ils parlent. Il m'apparut que c'est dans un état analogue que se trouvaient aussi les poètes : et, par la même occasion, je me rendis compte que, même s'ils se considéraient, du fait de leur talent, pour les plus savants des hommes dans les autres domaines aussi, ils ne l'étaient vraiment pas. Je les quittai donc, tirant de mon expérience la même conclusion, à savoir que j'avais sur eux le même avantage que sur les hommes politiques.
À la fin donc j'allai trouver ceux qui travaillent de leurs mains. En effet, j'avais conscience de ne savoir pratiquement rien [22d], mais j'étais convaincu de trouver en eux des hommes qui savaient quantité de belles choses. Sur ce point, je ne fus pas désappointé ; ils savaient effectivement des choses que je ne savais pas et, sous ce rapport, ils étaient plus savants que moi. Pourtant, Athéniens, ces bons artisans me parurent avoir le même défaut que les poètes : chacun, parce qu'il exerçait son art de façon admirable, s'imaginait en outre être particulièrement compétent aussi dans ce qu'il y a de plus important. Et cette prétention, me sembla-t-il, occultait ce savoir qui était le leur, si bien que, poussé par l'oracle, j'en vins à me poser [22e] la question suivante : ne serait-il pas préférable que je sois comme je suis, n'ayant ni leur savoir ni leur ignorance, plutôt que d'être comme eux à la fois savant et ignorant ? Et, à moi-même comme à l'oracle, je répondis qu'il valait mieux être comme je suis.
C'est précisément cette enquête, Athéniens, qui m'a valu des inimitiés si nombreuses [23a] qui présentaient une virulence et une gravité d'une telle importance qu'elles ont suscité maintes calomnies et m'ont valu de me voir attribuer ce nom, celui de « savant ». Chaque fois, c'est la même chose : ceux qui assistent à la discussion s'imaginent en effet que je suis moi-même savant dans les matières où je mets mon interlocuteur à l'épreuve. Mais, citoyens, il y a bien des chances pour que le vrai savant ce soit le dieu et que, par cet oracle, il ait voulu dire la chose suivante : le savoir que possède l'homme présente peu de valeur, et peut-être même aucune. Et, s'il a parlé de ce Socrate qui est ici devant vous, c'est probablement que, me prenant pour exemple, [23b] il a utilisé mon nom, comme pour dire : « Parmi vous, humains, celui-là est le plus savant qui, comme l'a fait Socrate, a reconnu que réellement il ne vaut rien face au savoir. » Or, en allant de-ci de-là, je poursuis ma recherche et, pour comprendre ce qu'a voulu dire le dieu, je cherche à découvrir si, parmi les gens d'Athènes et parmi les étrangers, il ne s'en trouve pas un qui soit savant. Et, chaque fois qu'il me paraît que ce n'est pas le cas, je prête main-forte au dieu en montrant que cet homme n'est pas savant. Et l'absence de loisir qui en résulte explique qu'il ne me reste pas de temps pour m'occuper sérieusement des affaires de la cité et des miennes ; aussi est-ce dans une extrême pauvreté que je vis, parce que je suis au service du dieu.
Platon, Apologie de Socrate, 20e-23b,
traduction Luc Brisson, GF-Flammarion 2017.
Texte 2
Théétète. — Et par les dieux, Socrate, à quel point je m'étonne de ce que ces choses-là peuvent bien être, cela dépasse les bornes ; et quelquefois, pour dire le vrai, quand j'y porte le regard, j'ai la vue qui s'obscurcit.
Socrate. — [155d] C'est que Théodore, mon cher, paraît ne pas mal deviner au sujet de ta nature. Car c'est tout à fait de quelqu'un qui aime à savoir, ce sentiment, s'étonner : il n'y a pas d'autre point de départ de la quête du savoir que celui-là, et celui qui a dit qu'Iris est née de Thaumas n'a pas mal dressé sa généalogie.
Platon, Théétète, 155c-d, traduction Michel Narcy.