Sujets explication

Sujets de baccalauréat
Explication de texte

Sujets de dissertation

Nombre total de sujets : .

À propos des sujets 

On trouvera ci-dessous la plupart des sujets d'explication de texte donnés au baccalauréat depuis la session 2021 et l'entrée en vigueur d'un nouveau programme.

Les sujets d'explication de texte de la voie technologique sont accompagnés de la mention suivante :

Rédaction de la copie

Le candidat a le choix entre deux manières de rédiger l'explication de texte. Il peut :
— soit répondre dans l'ordre, de manière précise et développée, aux questions posées (option n° 1) ;
— soit suivre le développement de son choix (option n° 2)

Il indique son option de rédaction (option n° 1 ou option n° 2) au début de sa copie.

Les sujets peuvent être filtrés en entrant le texte recherché dans la zone de recherche. La recherche s'effectue sur l'ensemble des champs : identifiant, notion, n° et sujet. Elle porte sur des chaînes de caractères et non sur des mots entiers. Ainsi, entrer « te » sélectionne les sujets de la voie technologique aussi bien que ceux portant sur la technique ou comportant le mot juste. Pour filtrer les sujets portant sur la liberté, mieux vaut entrer simplement « lib », qui sélectionnera liberté, mais aussi libre, libérer, etc.

Il est possible de combiner recherche d'un mot ou d'une expression, sélection d'une notion et sélection d'un auteur, par exemple : « œuvre », « art » et « Murdoch ».

Pour chercher plusieurs chaînes dans un même sujet, on peut les relier par les opérateurs ET et OU, écrits en majuscules et entourés d'espaces : « lib ET bonheur » affiche les sujets qui contiennent les deux chaînes, « art OU technique » ceux qui contiennent l'une ou l'autre. ET est prioritaire sur OU : « lib ET devoir OU droit » se lit « (lib ET devoir) OU droit ».

Chaque sujet est identifié par un code repère qui comporte les éléments suivants : année (25, 26…), discipline (PH pour philosophie), voie (GE pour voie générale, TE pour voie technologique), destination (ME Métropole, AG Antilles-Guyane, PO Polynésie, NV Nouvelle-Calédonie, G1 Groupe 1 [Afrique], AN Amérique du nord, AS Amérique du sud, JA ou IN Asie), session (1 normale, 3 remplacement, 2 et 4 sujets de secours).

Par exemple; le sujet 22-PHGEPO3 a été donné en 2022 en philosophie, dans la voie générale, en Polynésie à la session de remplacement.

Réinitialiser


Identification Notions Auteur Sujet
26-PHTEME1
Voie technologique
2026
Justice Ricœur

On aurait tort de réduire la violence à l'agression, même élargie au-delà de l'agression physique — coups, blessures, mort, entrave à la liberté, séquestration, etc. ; il faut encore tenir compte de la plus tenace (1) des formes de la violence, à savoir la vengeance, autrement dit la prétention de l'individu à se faire justice à lui-même. Au fond la justice s'oppose non seulement à la violence tout court, ainsi qu'à la violence dissimulée et à toutes les violences subtiles auxquelles il vient d'être fait allusion (2), mais aussi à cette simulation de la justice que constitue la vengeance, l'acte de se rendre justice à soi-même. En ce sens, l'acte fondamental par lequel on peut dire que la justice est fondée dans une société, c'est l'acte par lequel la société enlève aux individus le droit et le pouvoir de se faire justice à eux-mêmes — l'acte par lequel la puissance publique confisque pour elle-même ce pouvoir de dire et d'appliquer le droit ; c'est d'ailleurs en vertu de cette confiscation que les opérations les plus civilisées de la justice, en particulier dans la sphère pénale, gardent encore la marque visible de cette violence originelle qu'est la vengeance. À bien des égards, la punition, surtout si elle conserve quelque chose de la vieille idée d'expiation (3), demeure une forme atténuée, filtrée, civilisée de la vengeance.

Paul Ricœur, Le Juste, 1995.


(1) la plus tenace : la plus durable, la plus persistante.

(2) il vient d'être fait allusion : l'auteur fait référence ici à un passage antérieur au texte.

(3) expiation : à l'origine, rituel religieux consistant en une souffrance infligée à la suite d'une faute et considérée comme un remède ou une purification de cette faute.


Questions de l'option n°1 

A. Éléments d'analyse
1. Pourquoi aurions-nous tendance à « réduire la violence à l'agression » ? En quoi est-ce un tort selon l'auteur ?
2. À partir de la définition de la vengeance proposée par l'auteur, expliquer en quoi elle constitue une « simulation » de justice.
3. Par quels moyens est-ce que « la puissance publique confisque pour elle-même [le] pouvoir de dire et d'appliquer le droit » ?
4. À partir d'un exemple, expliquer en quoi la punition demeure une forme « civilisée » de la vengeance.

B. Éléments de synthèse
1. Quelle est la question à laquelle l'auteur tente de répondre ici ?
2. Dégager les différents moments de l'argumentation.
3. En prenant appui sur les éléments précédents, dégager l'idée principale du texte.

C. Commentaire
1. Selon ce texte, est-ce à la société ou à l'individu de rendre la justice ?
2. La justice est-elle nécessairement violente quand elle punit ?

26-PHTEIN1
Voie technologique
2026
Art
Temps
Cicéron

Assurément la justice consiste à ne tuer aucun homme et à ne point porter atteinte au bien d'autrui. Dans ce cas, que fera le juste, s'il a fait naufrage et qu'un autre naufragé, moins fort que lui, s'est accroché à une épave ? Ne va-t-il pas lui faire lâcher son épave, pour s'y installer lui-même et se tirer de là, grâce à elle ? D'autant plus qu'il se trouve en pleine mer, sans aucun témoin. S'il est sage, c'est ce qu'il fera ; s'il y renonce, il doit périr ; s'il préfère mourir plutôt que faire violence à autrui, il est alors un juste, mais aussi un idiot, puisqu'il n'a pas égard à sa propre vie, alors qu'il épargne celle d'autrui. Il en est de même dans une déroute (1) de son armée, lorsque la poursuite des ennemis a commencé ; si notre juste trouve un blessé à cheval, lui laissera-t-il la vie, pour la perdre lui-même, ou le jettera-t-il à bas de sa monture, pour pouvoir lui-même échapper à l'ennemi ? S'il le fait, il se montrera sage, mais en même temps mauvais ; s'il ne le fait pas, il sera un juste, mais forcément un idiot.

Cicéron, La République, Livre III, Ier siècle av. J.-C.


(1) Déroute de son armée : fuite désordonnée de son armée.


Questions de l'option n°1 

A. Éléments d'analyse
1. Expliquez en quoi « la justice consiste à ne tuer aucun homme et à ne point porter atteinte au bien d'autrui ».
2. Que signifie ici être « sage » ?
3. Que peut-on déduire des exemples proposés par l'auteur ?

B. Éléments de synthèse
1. Quelle est la question à laquelle l'auteur tente de répondre ici ?
2. Dégager les différents moments de l'argumentation.
3. En vous appuyant sur les éléments précédents, dégagez l'idée principale du texte.

C. Commentaire
1. L'idéal de justice peut-il aller jusqu'au sacrifice de soi
2. Les principes de justice sont-ils toujours applicables ?

26-PHTEG11
Voie technologique
2026
Art
Temps
Hume

Le même Homère (1), qui plaisait à Athènes et à Rome il y a deux mille ans, est encore admiré à Paris et à Londres. Tous les changements de climat, de gouvernement, de religion et de langage ne sont point parvenus à obscurcir sa gloire. L'autorité ou le préjugé peuvent bien donner une vogue temporaire à un mauvais poète, ou à un mauvais orateur, mais sa réputation ne sera jamais durable ou étendue. Quand ses compositions sont examinées par la postérité ou par des étrangers, l'enchantement est dissipé, et ses fautes apparaissent sous leur vrai jour. Au contraire, pour un vrai génie, plus les œuvres durent, et plus largement sont-elles répandues, plus sincère est l'admiration qu'il rencontre. L'envie et la jalousie ont trop de place dans un cercle étroit, et même une connaissance intime de la personne peut diminuer les applaudissements dus à ses exploits ; mais quand ces obstructions (2) sont levées, les beautés, qui sont naturellement adaptées à exciter les sentiments agréables, déploient immédiatement leur énergie, et tant que le monde dure, elles maintiennent leur autorité sur l'esprit des hommes.

David Hume, Essais esthétiques : de la norme du goût (1742)


(1) Auteur grec de l'Iliade et l'Odyssée du 9e siècle av. J.-C.

(2) Obstructions : obstacles.


Questions de l'option n°1 

A. Éléments d'analyse
1. Comment Hume distingue-t-il le bon du mauvais poète ?
2. De quels moyens dispose-t-on pour juger un artiste au présent  ?
3. Que faut-il éviter pour mal juger une œuvre ?

B. Éléments de synthèse
1. Quelle est la question à laquelle l'auteur tente de répondre dans ce text ?
2. Dégager les différents moments de l'argumentation.
3. En vous appuyant sur les éléments précédents, dégagez l'idée principale du texte.

C. Commentaire
1. Qu'est-ce qu'une œuvre d'art géniale »
2. La beauté artistique résiste-t-elle au temps ?

26-PHTEAG1
Voie technologique
2026
Justice
Liberté
Raison
Vérité
Malebranche

L'esprit de l'homme est limité, et tout esprit limité est par sa nature sujet à l'erreur. La raison en est, que les moindres choses ont entre elles une infinité de rapports, et qu'il faut un esprit infini pour les comprendre. Ainsi un esprit limité ne pouvant embrasser ni comprendre tous ces rapports quelque effort qu'il fasse, il est porté à croire que ceux qu'il n'aperçoit pas n'existent point, principalement lorsqu'il ne fait pas d'attention à la faiblesse et à la limitation de son esprit, ce qui lui est fort ordinaire. Ainsi la limitation de l'esprit toute seule, emporte avec soi la capacité de tomber dans l'erreur. Toutefois si les hommes, dans l'état même où ils sont de faiblesse et de corruption (1), faisaient toujours bon usage de leur liberté, ils ne se tromperaient jamais. Et c'est pour cela que tout homme qui tombe dans l'erreur est blâmé avec justice, et mérite même d'être puni : car il suffit pour ne se point tromper de ne juger que de ce qu'on voit, et de ne faire jamais des jugements entiers, que des choses que l'on est assuré d'avoir examinées dans toutes leurs parties, ce que les hommes peuvent faire. Mais ils aiment mieux s'assujettir (2) à l'erreur, que de s'assujettir à la règle de la vérité : ils veulent décider sans peine et sans examen. Ainsi il ne faut pas s'étonner, s'ils tombent dans un nombre infini d'erreurs, et s'ils font souvent des jugements incertains.

Malebranche, De la Recherche de la vérité (1675)


(1) Corruption : ici, dégradation morale.

(2) S'assujettir : se soumettre.


Questions de l'option n°1 

A. Éléments d'analyse
1. Pourquoi l'esprit de l'homme est-il sujet à l'erreur ?
2. Qu'est-ce qui permettrait d'éviter l'erreur ?
3. Qu'est-ce qui explique que les hommes tombent si souvent dans l'erreur, alors qu'ils pourraient l'éviter ?

B. Éléments de synthèse
1. Quelle est la question à laquelle l'auteur tente de répondre dans ce texte ?
2. Dégager les différents moments de l'argumentation.
3. En vous appuyant sur les éléments précédents, dégagez l'idée principale du texte.

C. Commentaire
1. En quel sens peut-on dire que « l'erreur est humaine »
2. Sommes-nous responsables de nos erreurs ?

26-PHTEME2
Voie technologique
2026
Justice
Religion
Locke

Le magistrat (1) n'ayant nul droit de prescrire (2) à quelque Église (3) que ce soit les rites et les cérémonies qu'elle doit suivre, il n'a pas non plus le pouvoir d'empêcher aucune Église de suivre les cérémonies et le culte qu'elle juge à propos d'établir : parce que, autrement, il détruirait l'Église même, dont le but est uniquement de servir Dieu avec liberté et à sa manière.

Suivant cette règle, dira-t-on peut-être, si les membres d'une Église voulaient sacrifier des enfants, et s'abandonner, hommes et femmes, à un mélange criminel, ou à d'autres impuretés de cette nature (comme on reprochait autrefois, sans aucun motif, aux premiers chrétiens), faudrait-il pour cela que le magistrat les tolérât, parce que cela se ferait dans une assemblée religieuse ? Point du tout : parce que de telles actions doivent toujours être interdites, dans la vie civile même, soit en public ou en particulier, et qu'ainsi l'on ne doit jamais les admettre dans le culte religieux d'aucune société. Mais si l'envie prenait à quelques personnes de sacrifier un veau, je ne crois pas que le magistrat eût droit de s'y opposer. Par exemple, Mélibée (4) a un veau qui lui appartient en propre ; il lui est permis de le tuer chez lui, et d'en brûler telle portion qu'il lui plaît, sans faire de tort à personne, ni diminuer le bien des autres. De même, l'on peut égorger un veau dans le culte que l'on rend à Dieu ; mais, de savoir si cette victime lui est agréable, ou non, cela n'intéresse que ceux qui la lui offrent. Le devoir du magistrat est seulement d'empêcher que le public ne reçoive aucun dommage, et qu'on ne porte aucun préjudice à la vie ou aux biens d'autrui. Du reste, ce qu'on pouvait employer à un festin, peut aussi bien être employé à un sacrifice. Mais s'il arrivait, par hasard, qu'il fût de l'intérêt du public que l'on s'abstînt pour quelque temps de tuer des bœufs, pour en laisser croître le nombre, qu'une grande mortalité aurait fort diminué ; qui ne voit que le magistrat peut, en pareil cas, défendre à tous ses sujets de tuer aucun veau, quelque usage qu'ils en voulussent faire ? Seulement il faut observer qu'alors la loi ne regarde pas la religion, mais la politique, et qu'elle n'interdit pas de sacrifier des veaux, mais de les tuer.

Locke, Lettre sur la tolérance (1667)


(1) le magistrat : désigne ici l'autorité politique

(2) prescrire : ordonner, commander.

(3) Église : religion, culte.

(4) Mélibée: berger légendaire de l'Antiquité.


Questions de l'option n°1 

A. Éléments d'analyse
1. Expliquer à partir du texte ce que le magistrat n'a pas le droit d'ordonner ou d'interdire aux différentes religions.
2. Analyser l'exemple de Mélibée.

B. Éléments de synthèse
1. Quelle est la question à laquelle l'auteur tente de répondre ici ?
2. Dégager les différents moments de l'argumentation.
3. En prenant appui sur les éléments précédents, dégager l'idée principale du texte.
C. Commentaire
1. Comment la loi protège-t-elle la liberté de culte ?
2. Peut-on opposer ses convictions religieuses à l'intérêt général ?

26-PHTEPO1
Voie technologique
2026
Nature Hume

Ce n'est que par la société qu'il [l'être humain] est capable de suppléer à ses déficiences (1) et de s'élever à une égalité avec les autres créatures (2), voire d'acquérir une supériorité sur elles. Par la société, toutes ses infirmités (3) sont compensées et, bien qu'en un tel état ses besoins se multiplient sans cesse, néanmoins ses capacités s'accroissent toujours plus et le laissent, à tous points de vue, plus satisfait et plus heureux qu'il ne pourrait jamais le devenir dans sa condition sauvage et solitaire. Lorsque chaque individu travaille séparément et seulement pour lui-même, sa force est trop réduite pour exécuter quelque ouvrage important ; employant son labeur (4) à subvenir à tous ses divers besoins, il n'atteint jamais la perfection dans un savoir-faire particulier ; et, puisque sa force et sa réussite ne sont pas égales tout le temps, le moindre défaut de l'une des deux doit entraîner inévitablement l'échec et la détresse. La société fournit un remède à ces trois inconvénients. Par la conjonction des forces, notre pouvoir est augmenté. Par la répartition des tâches, notre compétence s'accroît. Et par l'assistance mutuelle, nous sommes moins exposés à la fortune (5) et aux accidents. C'est par ce supplément de force, de compétence et de sécurité que la société devient avantageuse.

Hume, Traité de la nature humaine (1740)


(1) Suppléer à ses déficiences : compenser ses défauts.

(2) Les autres créatures : les autres êtres vivants.

(3) Infirmité : faiblesse, fragilité.

(4) Labeur : travail.

(5) Fortune : le sort, le cours des événements.


Questions de l'option n°1 

A - Éléments d'analyse
1. Selon le début du texte (ligne 1 à 6), quels avantages la vie en société permet-elle à l'être humain d'obtenir ?
2. Expliquez les trois inconvénients du travail solitaire exposés par l'auteur au milieu du texte (ligne 7 à 11).
3. Expliquez les trois remèdes à ces inconvénients que propose l'auteur à la fin du texte (ligne 11 à 16).

B - Éléments de synthèse
1. Quelle est la question à laquelle l'auteur tente ici de répondre ?
2. Dégagez les différents moments de l'argumentation.
3. En vous appuyant sur les éléments précédents, dégagez l'idée principale du texte.

C - Commentaire
1. Que gagne-t-on à aider les autres ?
2. La société nous permet-elle de dépasser les contraintes naturelles ?

26-PHGEPO1
Voie générale
2026
Art
Nature
Liberté
Murdoch

L'art contient les exemples les plus intelligibles de la tendance presque irrésistible qu'ont les êtres humains à chercher la consolation dans le fantasme, et en même temps de leur effort pour y résister, et de la vision du réel qui en résulte quand cet effort vient à réussir. Réussite en fait plutôt rare. L'art est, dans la plupart des cas, une forme de consolation fantasmatique ; seuls quelques artistes parviennent à la vision du réel. L'artiste peut aisément et assez naturellement consacrer son talent à produire une image qui vise à la consolation et à l'élévation de son auteur, ainsi qu'à la projection de ses obsessions et désirs personnels. Faire taire et gommer le moi pour contempler et rendre la nature, sont chose difficile et exigent une discipline morale. L'artiste authentique est, eu égard à son œuvre, homme de bien et, au sens plein du terme, homme libre. Le destinataire de l'œuvre d'art est, de son côté, confronté à une tâche analogue à celle du producteur: être assez discipliné pour capter dans l'œuvre autant de réalité que l'artiste a réussi à en mettre, plutôt qu'en faire un usage « magique ».

Iris Murdoch, La souveraineté du bien, 1970

26-PHGEPO3
Voie générale
2026
Science
Raison
Comte

C'est dans les lois des phénomènes que consiste réellement la science, à laquelle les faits proprement dits, quelque exacts et nombreux qu'ils puissent être, ne fournissent jamais que d'indispensables matériaux. Or, en considérant la destination constante de ces lois, on peut dire, sans aucune exagération, que la véritable science, bien loin d'être formée de simples observations, tend toujours à dispenser (1), autant que possible, de l'exploration directe, en y substituant cette prévision rationnelle, qui constitue, à tous égards, le principal caractère de l'esprit positif (2), comme l'ensemble des études astronomiques nous le fera clairement sentir. Une telle prévision, suite nécessaire des relations constantes découvertes entre les phénomènes, ne permettra jamais de confondre la science réelle avec cette vaine érudition (3) qui accumule machinalement des faits sans aspirer à les déduire les uns des autres. Ce grand attribut de toutes nos saines spéculations4 n'importe pas moins à leur utilité effective qu'à leur propre dignité ; car, l'exploration directe des phénomènes accomplis ne pourrait suffire à nous permettre d'en modifier l'accomplissement, si elle ne nous conduisait pas à le prévoir convenablement. Ainsi, le véritable esprit positif consiste surtout à voir pour prévoir, à étudier ce qui est afin d'en conclure ce qui sera, d'après le dogme général de l'invariabilité des lois naturelles.

Comte, Discours sur l'esprit positif (1844)


(1) « dispenser » : se passer de.

(2) « positif » : scientifique.

(3) « vaine érudition » : savoir très approfondi, mais inutile.

(4) « spéculations » : recherches théoriques.

26-PHGEME2
Voie générale
2026
Bonheur
Temps
Nietzsche

Dans le plus petit comme dans le plus grand bonheur, il y a toujours quelque chose qui fait que le bonheur est un bonheur : le pouvoir d'oublier ou, pour le dire en termes plus savants, la faculté de se sentir pour un temps en dehors de l'histoire. Celui qui ne sait pas s'installer au seuil de l'instant, en oubliant tout le passé, celui qui ne sait pas, telle une déesse de la victoire, se tenir debout sur un seul point, sans crainte et sans vertige, celui-là ne saura jamais ce qu'est le bonheur, pis encore : il ne fera jamais rien qui rende les autres heureux. Imaginez l'exemple extrême : un homme qui ne posséderait pas la force d'oublier et serait condamné à voir en toute chose un devenir ; un tel homme ne croirait plus à sa propre existence, ne croirait plus en soi, il verrait tout se dissoudre en une multitude de points mouvants et perdrait pied dans ce torrent du devenir. Finalement, en véritable disciple d'Héraclite (1), il finirait par ne même plus oser lever un doigt. Toute action exige l'oubli, de même que toute vie organique exige non seulement la lumière, mais aussi l'obscurité. Un homme qui voudrait sentir les choses de façon absolument et exclusivement historique ressemblerait à quelqu'un qu'on aurait contraint à se priver de sommeil ou à un animal qui ne devrait vivre que de ruminer continuellement les mêmes aliments. Il est donc possible de vivre, et même de vivre heureux, presque sans aucune mémoire, comme le montre l'animal ; mais il est absolument impossible de vivre sans oubli. Ou bien, pour m'expliquer encore plus simplement sur mon sujet : il y a un degré d'insomnie, de rumination (2), de sens historique, au-delà duquel l'être vivant se trouve ébranlé et finalement détruit, qu'il s'agisse d'un individu, d'un peuple ou d'une civilisation.

Friedrich Nietzsche, Considérations inactuelles, II, « De l'inconvévient et de l'utilité pour la vie de l'histoire (1874)


(1) Héraclite : philosophe grec de la fin du vie siècle avant notre ère.

(2) « Rumination » : fait de remâcher longuement des aliments ou des idées.

26-PHGEME1
Voie générale
2026
Science Nietzsche

Les méthodes scientifiques sont une conquête de la recherche pour le moins aussi considérable que n'importe quel autre résultat : c'est en effet sur la compréhension de la méthode que repose l'esprit scientifique, et tous les résultats des sciences ne pourraient, si ces méthodes venaient à se perdre, empêcher un nouveau triomphe de la superstition et de l'absurdité. Les gens cultivés ont beau apprendre autant qu'ils veulent des résultats de la science, on s'aperçoit toujours à leur conversation, et particulièrement aux hypothèses qu'ils y proposent, que l'esprit scientifique leur fait défaut. Ils n'ont pas cette défiance instinctive contre les écarts de la pensée, qui, à la suite d'un long exercice, a pris racine dans l'esprit de tout homme de science. Il leur suffit de trouver sur un sujet une hypothèse quelconque, ils sont alors tout feu tout flamme pour elle et croient qu'ainsi tout est dit. Avoir une opinion signifie par là même chez eux : en devenir aussitôt fanatique et finalement la prendre à cœur comme une conviction. Ils s'échauffent, à propos d'une chose inexpliquée, pour la première idée qui leur passe en tête et qui ressemble à une explication. D'où résultent continuellement, notamment dans le domaine de la politique, les plus fâcheuses conséquences. C'est pourquoi chacun devrait de nos jours avoir appris à connaître au moins une science à fond ; alors il saura toujours ce que c'est qu'une méthode et combien est nécessaire la plus extrême prudence.

Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain (1878)

26-PHGEJA1
Voie générale
2026
Devoir
État
Liberté
Temps
Tocqueville

Il y a, en effet, un passage très périlleux dans la vie des peuples démocratiques.

Lorsque le goût des jouissances matérielles se développe chez un de ces peuples plus rapidement que les lumières et que les habitudes de la liberté, il vient un moment où les hommes sont emportés et comme hors d'eux-mêmes, à la vue de ces biens nouveaux qu'ils sont prêts à saisir. Préoccupés du seul soin de faire fortune, ils n'aperçoivent plus le lien étroit qui unit la fortune particulière de chacun d'eux à la prospérité de tous. Il n'est pas besoin d'arracher à de tels citoyens les droits qu'ils possèdent ; ils les laissent volontiers échapper eux-mêmes. L'exercice de leurs devoirs politiques leur paraît un contretemps fâcheux qui les distrait de leur industrie (1). S'agit-il de choisir leurs représentants, de prêter main-forte à l'autorité, de traiter en commun la chose commune, le temps leur manque ; ils ne sauraient dissiper ce temps si précieux en travaux inutiles. Ce sont là jeux d'oisifs (2) qui ne conviennent point à des hommes graves et occupés des intérêts sérieux de la vie. Ces gens-là croient suivre la doctrine de l'intérêt, mais ils ne s'en font qu'une idée grossière, et, pour mieux veiller à ce qu'ils nomment leurs affaires, ils négligent la principale qui est de rester maîtres d'eux-mêmes.

Les citoyens qui travaillent ne voulant pas songer à la chose publique, et la classe qui pourrait se charger de ce soin pour remplir ses loisirs n'existant plus, la place du gouvernement est comme vide.

Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1840)


(1) industrie : travail

(1) oisif : sans occupation

26-PHGEG11
Voie générale
2026
Travail Weil

Il y a dans le travail des mains et en général dans le travail d'exécution, qui est le travail proprement dit, un élément irréductible de servitude que même une parfaite équité sociale n'effacerait pas. C'est le fait qu'il est gouverné par la nécessité, non par la finalité. On l'exécute à cause d'un besoin, non en vue d'un bien ; « parce qu'on a besoin de gagner sa vie », comme disent ceux qui y passent leur existence. On fournit un effort au terme duquel, à tous égards, on n'aura pas autre chose que ce qu'on a. Sans cet effort, on perdrait ce qu'on a.

Mais, dans la nature humaine il n'y a pas pour l'effort d'autre source d'énergie que le désir. Et il n'appartient pas à l'homme de désirer ce qu'il a. Le désir est une orientation, un commencement de mouvement vers quelque chose. Le mouvement est vers un point où on n'est pas. Si le mouvement à peine commencé se boucle sur le point de départ, on tourne comme un écureuil dans une cage, comme un condamné dans une cellule. Tourner toujours produit vite l'écœurement.

L'écœurement, la lassitude, le dégoût, c'est la grande tentation de ceux qui travaillent, surtout s'ils sont dans des conditions inhumaines, et même autrement. Parfois cette tentation mord davantage les meilleurs.

Simone Weil, La Condition ouvrière, 1951.

26-PHGEAG1
Voie générale
2026
Science
Technique
Devoir
Murdoch

Si je fais l'apprentissage d'une langue, le russe par exemple, je me trouve confrontée à l'autorité d'une structure qui commande mon respect. C'est une tâche difficile, avec un objectif à long terme et qui ne sera peut-être jamais entièrement atteint. Or mon travail est comme la révélation progressive de quelque chose qui existe indépendamment de moi. L'attention est récompensée par la connaissance d'une réalité. L'amour de la langue russe me détourne loin de moi-même au profit de quelque chose d'autre, quelque chose qu'il n'est pas au pouvoir de ma conscience d'annexer, d'absorber, de dénier ou de rendre irréel. L'honnêteté et l'humilité qui sont exigées de l'apprenant — ne pas avoir la prétention que l'on sait ce que l'on ne sait pas — sont la préparation à l'honnêteté et à l'humilité du savant qui n'est même pas effleuré par la tentation de taire un fait qui condamnerait sa théorie. Il est, certes, toujours possible de faire mauvais usage d'une technè (1) ; un chercheur scientifique peut se sentir dans l'obligation de renoncer à travailler dans un certain domaine d'études s'il pense que ses découvertes risquent d'être utilisées pour des emplois pervers. Mais si l'on fait exception de ces cas particuliers, le fait d'étudier est normalement un exercice de la vertu tout autant que du talent ; il est l'attestation d'une de ces expériences fondamentales par où la vertu est en étroite corrélation avec le monde réel.

Iris Murdoch, La Souveraineté du bien (1970)


(1) « technè » : art de faire, s'appliquant aux sciences comme aux techniques.

26-PHGEAN1
Voie générale
2026
Religion Freud

Ces idées [les idées religieuses], qui professent d'être des dogmes (1), ne sont pas le résidu de l'expérience, ni le résultat final de la réflexion : elles sont des illusions, la réalisation des désirs les plus anciens, les plus forts, les plus pressants de l'humanité ; le secret de leur force est la force de ces désirs. Nous le savons déjà : l'impression terrifiante de la détresse infantile avait éveillé le besoin d'être protégé — en étant aimé — besoin auquel le père a satisfait ; la reconnaissance du fait que cette détresse dure toute la vie a fait que l'homme s'est cramponné à un père, à un père cette fois plus puissant. L'angoisse humaine en face des dangers de la vie s'apaise à la pensée du règne bienveillant de la Providence divine, l'institution d'un ordre moral de l'univers assure la réalisation des exigences de la justice, si souvent demeurées non réalisées dans les civilisations humaines, et la prolongation de l'existence terrestre par une vie future fournit les cadres de temps et de lieu où ces désirs se réaliseront. Des réponses aux questions que se pose la curiosité humaine touchant ces énigmes : la genèse de l'univers, le rapport entre le corporel et le spirituel, s'élaborent suivant les prémisses (2) du système religieux.

Sigmund Freud, L'Avenir d'une illusion, 1927.


(1) « dogme » : affirmation indiscutable.

(2) « prémisses » : principes.

25-PHGEAG1
Voie générale
2025
Bonheur
Liberté
Nature
Aristote

On admet, en effet, d'ordinaire que le plaisir est ce qui touche le plus près à notre humaine nature ; et c'est pourquoi dans l'éducation des jeunes gens, c'est par le plaisir et la peine qu'on les gouverne. On est également d'avis que pour former l'excellence du caractère, le facteur le plus important est de se plaire aux choses qu'il faut et de détester celles qui doivent l'être. En effet, plaisir et peine s'étendent tout au long de la vie, et sont d'un grand poids et d'une grande force pour la vertu comme pour la vie heureuse, puisqu'on élit ce qui est agréable et qu'on évite ce qui est pénible.

Et les facteurs de cette importance ne doivent d'aucune façon, semblera-t-il, être passés sous silence, étant donné surtout le grand débat qui s'élève à leur sujet. Les uns, en effet, prétendent que le plaisir est le bien : d'autres, au contraire, qu'il est entièrement mauvais ; parmi ces derniers, certains sont sans doute persuadés qu'il en est réellement ainsi, tandis que d'autres pensent qu'il est préférable dans l'intérêt de notre vie morale de placer ouvertement le plaisir au nombre des choses mauvaises, même s'il n'en est rien : car la plupart des hommes ayant pour lui une forte inclination et étant esclaves de leurs plaisirs, il convient, disent-ils, de les mener dans la direction contraire, car ils atteindront ainsi le juste milieu.

Mais il est à craindre que cette manière de voir ne soit pas exacte. En effet, quand il s'agit des sentiments et des actions, les arguments sont d'une crédibilité moindre que les faits, et ainsi lorsqu'ils sont en désaccord avec les données de la perception ils sont rejetés avec mépris et entraînent la vérité dans leur ruine. Car, une fois qu'on s'est aperçu que le contempteur du plaisir (1) y a lui-même tendance, son inclination au plaisir semble bien indiquer que tout plaisir est digne d'être poursuivi.

Aristote, Éthique à Nicomaque (ive siècle avant j.c.)


(1) « le contempteur du plaisir » : celui qui méprise le plaisir.

25-PHTEAG3
Voie technologique
2026
Religion
Vérité
Hegel

Ce à quoi l'homme croit, non seulement l'homme le sait, non seulement il en a une représentation ou une notion, mais il en a la certitude : la certitude, voilà en quoi consiste le nerf de la foi. Ici, nous devons établir encore une distinction, celle entre la certitude et la vérité. Nous savons fort bien que de nombreuses choses ont été et sont tenues pour certaines, mais ceci ne veut pas dire qu'elles soient vraies. Prenons un exemple banal. Que le soleil tourne autour de la terre, ce fut longtemps une certitude pour les hommes, et des millions de nos contemporains le tiennent encore pour certain. Mieux encore les Égyptiens croyaient, tenaient pour certain qu'Apis (1) était un grand, ou même le plus grand dieu ; pour les Grecs, c'était Zeus. […] On admet que les hommes affirment et expriment cette certitude intérieure qui est la leur : un homme peut très bien dire qu'il tient quelque chose pour certain, qu'il le croit, que c'est vrai. Mais c'est implicitement permettre à tout le monde de dire la même chose ; car chacun est un soi, chacun sait, chacun sait avec certitude. Il s'ensuit que ce savoir, cette certitude, cette affirmation abstraite peut renfermer le contenu le plus divers, le plus contradictoire ; la confirmation du contenu est supposée résider dans l'affirmation de la certitude, de la foi. Mais quel est l'homme qui osera s'avancer et dire : « Seul est vrai ce que je sais, ce dont je suis certain, ce que je sais et dont je suis certain est vrai parce que j'en ai la certitude. » — Éternellement, la vérité s'oppose à la simple certitude, et la certitude, le savoir immédiat, la foi ne sont pas les critères de la vérité.

Hegel, Les preuves de l'existence de Dieu (1829)


(1) Apis : nom d'une divinité de l'Égypte ancienne.


Questions de l'option n°1 

A. Éléments d'analyse
1. Expliquez : « la certitude, voilà en quoi consiste le nerf de la foi. »
2. Pourquoi faut-il distinguer certitude et vérité ?
3. Pourquoi ne peut-on pas dire : « Seul est vrai ce que je sais » ?

B. Éléments de synthèse
1. Quelle est la question à laquelle l'auteur tente de répondre ici ?
2. Dégager les différents moments de l'argumentation.
3. En vous appuyant sur les éléments précédents, dégagez l'idée principale du texte.

C. Commentaire
1. La multiplicité des croyances détruit-elle l'idée de vérité ?
2. La foi nous dispense-t-elle de chercher la vérité ?

25-PHTEAG1
Voie technologique
2026
Justice Rawls

Posons, pour fixer les idées, qu'une société est une association, plus ou moins autosuffisante, de personnes qui, dans leurs relations réciproques, reconnaissent certaines règles de conduite comme obligatoires, et qui, pour la plupart, agissent en conformité avec elles. Supposons, de plus, que ces règles déterminent un système de coopération visant à favoriser le bien de ses membres. Bien qu'une société soit une tentative de coopération en vue de l'avantage mutuel, elle se caractérise donc à la fois par un conflit d'intérêts et par une identité d'intérêts. Il y a identité d'intérêts puisque la coopération sociale procure à tous une vie meilleure que celle que chacun aurait eue en cherchant à vivre seulement grâce à ses propres efforts. Il y a conflit d'intérêts puisque les hommes ne sont pas indifférents à la façon dont sont répartis les fruits de leur collaboration, car, dans la poursuite de leurs objectifs, ils préfèrent tous une part plus grande de ces avantages à une plus petite. On a donc besoin d'un ensemble de principes pour choisir entre les différentes organisations sociales qui déterminent cette répartition des avantages et pour conclure un accord sur une distribution correcte des parts. Ces principes sont ceux de la justice sociale.

John Rawls, Théorie de la justice (1971)


Questions de l'option n°1 

A. Éléments d'analyse
1. Comment l'auteur définit-il la société ?
2. Pourquoi peut-on affirmer que la société se caractérise « à la fois par un conflit d'intérêts et par une identité d'intérêts » ?
3. D'où vient la nécessité de principes de la justice sociale ?

B. Éléments de synthèse
1. Quelle est la question à laquelle l'auteur tente de répondre ici ?
2. Dégager les différents moments de l'argumentation.
3. En vous appuyant sur les éléments précédents, dégagez l'idée principale du texte.

C. Commentaire
1. La société vise-t-elle toujours à assurer le bien de tous ses membres ?
2. Quels principes doivent présider à la « distribution » et à la « répartition » des tâches et des avantages dans une société juste, selon vous ?

22-PHGEJA1
Voie générale
2022
Liberté
Nature
Tocqueville

La haine que les hommes portent au privilège s'augmente à mesure que les privilèges deviennent plus rares et moins grands, de telle sorte qu'on dirait que les passions démocratiques s'enflamment davantage dans le temps même où elles trouvent le moins d'aliments. J'ai déjà donné la raison de ce phénomène. Il n'y a pas de si grande inégalité qui blesse les regards lorsque toutes les conditions sont inégales ; tandis que la plus petite dissemblance paraît choquante au sein de l'uniformité générale ; la vue en devient plus insupportable à mesure que l'uniformité est plus complète. Il est donc naturel que l'amour de l'égalité croisse sans cesse avec l'égalité elle-même ; en le satisfaisant, on le développe.

Cette haine immortelle, et de plus en plus allumée, qui anime les peuples démocratiques contre les moindres privilèges, favorise singulièrement la concentration graduelle de tous les droits politiques dans les mains du seul représentant de l'État. Le souverain étant nécessairement et sans contestation au-dessus de tous les citoyens, n'excite l'envie d'aucun d'eux, et chacun croit enlever à ses égaux toutes les prérogatives (1) qu'il lui concède.

L'homme des siècles démocratiques n'obéit qu'avec une extrême répugnance à son voisin qui est son égal ; il refuse de reconnaître à celui-ci des lumières supérieures aux siennes ; il se défie de sa justice et voit avec jalousie son pouvoir ; il le craint et le méprise ; il aime à lui faire sentir à chaque instant la commune dépendance où ils sont tous les deux du même maître.

Toute puissance centrale qui suit ces instincts naturels aime l'égalité et la favorise ; car l'égalité facilite singulièrement l'action d'une semblable puissance, l'étend et l'assure.

Tocqueville, De la Démocratie en Amérique (1840).


(1) « Prérogatives » : les droits et les capacités que l'on possède de manière exclusive et que les autres ne possèdent pas.

22-PHGEG11
Voie générale
2022
Liberté
Nature
Jonas

S'imposer des limites est la première obligation de toute liberté, la condition même de son existence, car c'est seulement ainsi qu'une société — sans laquelle l'homme ne peut pas être, pas plus qu'il ne peut asseoir sa domination sur la nature — est possible. Plus la société elle-même est libre, c'est-à-dire moins la liberté naturelle de l'espèce sera compromise par la domination de l'homme sur les autres hommes, et plus l'obligation d'une limitation volontaire dans la relation entre les hommes apparaîtra évidente et indispensable. Or c'est désormais quelque chose de semblable qui intervient dans la relation de l'humanité à la nature. Notre puissance nous a rendus plus libres, et cette liberté comporte précisément ses obligations, de façon unilatérale (1) cette fois-ci, il est vrai. Du fait qu'elle accompagne d'une même allure les actions engendrées par notre puissance, notre obligation s'étend désormais à la terre tout entière et au lointain futur. Elle constitue une obligation pour nous tous car nous participons tous aux profits de la puissance collective et nous en jouissons. Or, notre obligation nous dit qu'il nous faut réfréner notre puissance ici et maintenant, c'est-à-dire qu'il nous faut réduire notre consommation pour le bien d'une humanité future, que nous ne serons plus là pour voir.

Hans Jonas, Une éthique pour la nature (1980-1990).


(1) unilatérale : venant d'un seul côté.

22-PHGEAG1
Voie générale
2022
Bonheur
Nature
Rousseau

Tout sentiment de peine est inséparable du désir de s'en délivrer ; toute idée de plaisir est inséparable du désir d'en jouir : tout désir suppose privation, et toutes les privations qu'on sent sont pénibles ; c'est donc dans la disproportion de nos désirs et de nos facultés (1) que consiste notre misère. Un être sensible dont les facultés égaleraient les désirs serait un être absolument heureux.

En quoi donc consiste la sagesse humaine ou la route du vrai bonheur ? Ce n'est pas précisément à diminuer nos désirs ; car, s'ils étaient au-dessous de notre puissance, une partie de nos facultés resterait oisive (2), et nous ne jouirions pas de tout notre être. Ce n'est pas non plus à étendre nos facultés, car si nos désirs s'étendaient à la fois en plus grand rapport (3), nous n'en deviendrions que plus misérables : mais c'est à diminuer l'excès des désirs sur les facultés, et à mettre en égalité parfaite la puissance et la volonté. C'est alors seulement que, toutes les forces étant en action, l'âme cependant restera paisible, et que l'homme se trouvera bien ordonné.

C'est ainsi que la nature, qui fait tout pour le mieux, l'a d'abord institué. Elle ne lui donne immédiatement que les désirs nécessaires à sa conservation et les facultés suffisantes pour les satisfaire.

Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l'Éducation (1762).


(1) « facultés » : aptitudes, capacités.

(2) « oisive » : désœuvrée.

(3) « rapport » : proportion.

22-PHGEAG3
Voie générale
2022
État
Nature
Temps
Rousseau

Vous vous fiez à l'ordre actuel de la société, sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables, et qu'il vous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. Le Grand (1) devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet : les coups du sort sont-ils si rares que vous puissiez compter d'en être exempt (2) ? Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions. Qui peut vous répondre de ce que vous deviendrez alors ? Tout ce qu'ont fait les hommes, les hommes peuvent le détruire : il n'y a de caractères ineffaçables que ceux qu'imprime la Nature, et la Nature ne fait ni princes, ni riches, ni grands Seigneurs. Que fera donc, dans la bassesse, ce Satrape (3) que vous n'avez élevé que pour la grandeur ? Que fera, dans la pauvreté, ce publicain (4) qui ne sait vivre que d'or ? Que fera, dépourvu de tout, ce fastueux imbécile qui ne sait point user de lui-même, et ne met son être que dans qui est étranger à lui ? Heureux celui qui sait quitter alors l'état qui le quitte, et rester homme en dépit du sort !

Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l'Éducation (1762).


(1) « Grand » : aristocrate de haut rang.

(2) « exempt » : préservé.

(3) « Satrape » : homme puissant et despotique.

(4) « publicain » : homme d'affaires.

22-PHGEAN1
Voie générale
2022
Temps Montaigne

Mais qu'est-ce donc qui est véritablement ? Ce qui est éternel, c'est-à-dire ce qui n'a jamais eu de naissance, ni n'aura jamais de fin, et à quoi le temps n'apporte jamais aucune mutation. Car c'est chose mobile que le temps, et qui apparaît comme en ombre, avec la matière coulante et fluente toujours, sans jamais demeurer stable ni permanente, à qui appartiennent ces mots « avant » et « après », et « a été » ou « sera ». Lesquels tout de prime abord montrent à l'évidence que ce n'est pas chose qui soit, car ce serait grande sottise et fausseté toute apparente que de dire que cela soit qui n'est pas encore en être, ou qui déjà a cessé d'être. Et quant à ces mots de « présent », d'« instant », de « maintenant » par lesquels il semble que principalement nous soutenons et fondons l'intelligence du temps, dès que la raison le découvre, elle le détruit tout sur-le-champ, car elle le fend incontinent (1) et le partage en futur et en passé, comme le voulant voir nécessairement départi (2) en deux. Autant en advient-il à la nature qui est mesurée comme au temps qui la mesure, car il n'y a non plus en elle rien qui demeure, ni qui soit subsistant, mais toutes choses y sont ou nées, ou naissantes, ou mourantes.

Montaigne, Les Essais, livre II, chapitre XII (XVIe siècle)


(1) « incontinent » : aussitôt.

(2) « départi » : divisé.

22-PHGEAS1
Voie générale
2022
Art
Nature
Technique
Rousseau

Tant d'instruments inventés pour nous guider dans nos expériences et suppléer à la justesse des sens, en font négliger l'exercice. Le graphomètre dispense d'estimer la grandeur des angles ; l'œil qui mesurait avec précision les distances s'en fie à la chaîne qui les mesure pour lui ; la romaine (1) m'exempte de juger à la main le poids que je connais par elle. Plus nos outils sont ingénieux, plus nos organes deviennent grossiers et maladroits : à force de rassembler des machines autour de nous, nous n'en trouvons plus en nous-mêmes.

Mais, quand nous mettons à fabriquer ces machines l'adresse qui nous en tenait lieu, quand nous employons à les faire la sagacité qu'il fallait pour nous en passer, nous gagnons sans rien perdre, nous ajoutons l'art à la nature, et nous devenons plus ingénieux, sans devenir moins adroits. Au lieu de coller un enfant sur des livres, si je l'occupe dans un atelier, ses mains travaillent au profit de son esprit : il devient philosophe et croit n'être qu'un ouvrier.

Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l'Éducation (1762).


(1) outils de mesure : le graphomètre mesure les angles ; la chaîne, les distances ; la romaine est une balance.