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Baruch Spinoza
1632-1677
Texte 1
Il suffira que je pose comme fondement ce qui doit être reconnu par tous : tous les hommes naissent ignorants des causes des choses et tous ont le désir de rechercher ce qui leur est utile et ils en sont conscients. Il s'ensuit d'abord que les hommes se croient libres parce qu'ils sont conscients de leurs volitions et de leur appétit, alors que, même en rêve, ils ne pensent pas, parce qu'ils les ignorent, aux causes qui les disposent à désirer et à vouloir. Il en résulte, en second lieu, que les hommes agissent toujours en vue d'une fin, à savoir l'utile qu'ils poursuivent ; c'est pourquoi, à propos des choses parachevées, ils cherchent toujours à n'en connaître que les causes finales, et ils sont satisfaits dès qu'ils en ont une connaissance auditive [par ouï-dire], n'ayant plus dès lors aucune raison de douter. S'ils ne peuvent apprendre ces causes en les entendant d'autrui, il ne leur reste qu'un recours : ils se tournent vers eux-mêmes et ils réfléchissent aux fins qui les déterminent habituellement à des actions identiques, et ainsi ils jugent nécessairement de la constitution des choses par la leur propre. Comme, de plus, ils trouvent en eux-mêmes et hors d'eux-mêmes un grand nombre de moyens qui leur sont d'un grand secours dans la poursuite de l'utile (tels les yeux pour voir, les dents pour mâcher, les végétaux et les animaux pour se nourrir, le soleil pour s'éclairer, la mer pour nourrir les poissons, etc.), ils considèrent toutes les choses naturelles comme des moyens destinés à leur utilité propre. Et puisqu'ils savent que ces moyens ils les ont rencontrés mais non pas agencés eux-mêmes, ils en ont tiré argument pour croire que quelqu'un d'autre existait qui avait prévu ces moyens pour leur usage propre. Après qu'ils eurent en effet, considéré les choses comme des moyens, il ne leur fut plus possible de croire qu'elles s'étaient faites par elles-mêmes, et, jugeant selon les moyens qu'ils avaient l'habitude d'utiliser pour eux-mêmes, ils ont dû conclure qu'il existait un ou plusieurs conducteurs de la Nature, doués d'une liberté humaine, qui avaient tout prévu à leur intention, et tout créé pour leur usage. Mais n'ayant jamais rien entendu dire sur ces conducteurs, ils ont également dû juger de leur nature d'après la leur propre, et ils ont décidé que les Dieux dirigent tout vers l'usage des hommes pour se les lier et en être suprêmement honorés. De là vient que chacun invente selon sa constitution diverses manières de servir Dieu pour qu'Il se soucie de lui plus que des autres, et subordonne la Nature entière à son aveugle désir et à son insatiable avidité.
Spinoza, Éthique, Partie I, Appendice,
traduction Robert Misrahi, éd. de l'éclat 2005.
Texte 2
[…] certes les choses se passeraient d'une façon bien plus heureuse, s'il était au pouvoir des hommes aussi bien de se taire que de parler. Mais, l'expérience l'enseigne assez, rien n'est moins au pouvoir de l'homme que sa parole, et il ne peut rien moins faire que diriger ses appétits ; de là provient la croyance que nous n'agissons avec liberté qu'à l'égard des choses que nous poursuivons sans ardeur, parce que l'appétit de ces choses pourrait être aisément contrarié par le souvenir de quelque autre objet fréquemment rappelé ; et, croit-on, cette liberté serait infime lorsque nous poursuivons les objets par un désir intense qui ne peut être apaisé par le souvenir d'autres objets. Si, cependant, ils n'avaient eux-mêmes expérimenté qu'on accomplit beaucoup de choses dont par la suite on se repent, et que, fort souvent, tourmentés par des affects contraires, nous voyons le meilleur et nous suivons le pire, rien n'empêcherait les hommes de croire que nous accomplissons librement toutes nos actions. C'est ainsi qu'un petit enfant croit librement désirer le lait, un adolescent irrité vouloir la vengeance, ou un pusillanime, la fuite. L'homme ivre croit également, par un libre décret de l'Esprit, dire des choses que, devenu lucide, il voudrait avoir tues ; de même le délirant, la bavarde, l'enfant et un grand nombre d'individus de même sorte croient parler par un libre décret de l'Esprit alors qu'ils sont incapables de contenir l'impulsion de parler. Ainsi donc, l'expérience n'enseigne pas avec moins de clarté que la Raison, ce fait que les hommes se croient libres par cela seul qu'ils sont conscients de leurs actions mais qu'ils ignorent les causes qui les déterminent ; elle montre aussi que les décrets de l'Esprit ne sont rien d'autre que les appétits eux-mêmes et varient par suite en fonction des diverses dispositions du Corps.
Spinoza, Éthique, Partie III, Scolie de la proposition 2,
traduction Robert Misrahi, éd. de l'éclat 2005.