Sommaire

Sujet 1 :
« Avons-nous la maîtrise de nos paroles ? »

Les remarques générales formulées à propos de ce premier sujet sont évidemment valables pour le deuxième, et pour tout sujet de dissertation. Je ne les répéterai pas en examinant le deuxième, d'autant que je vais maintenant lourdement insister dessus. Il n'y a au demeurant aucune hiérarchie entre le sujet 1 et le sujet 2.

La dissertation La dissertation

Tous les sujets de dissertation sont constitués d'une « question directe », c'est-à-dire terminée par un point d'interrogation.

C'est une évidence : puisque ces sujets posent une question, il faut répondre à cette question. Il faut donc s'assurer que la dissertation apporte bien une réponse à cette question : une réponse est-elle proposée par la conclusion ? L'introduction ouvre-t-elle bien une tentative de réponse à cette question ? Le développement conduit-il bien de l'introduction à la conclusion, en construisant une réponse à la question posée ?

Il faut répondre à la question, c'est même ce qui distingue les deux sujets de dissertation du sujet d'explication de texte. Mais ce qui est demandé, ce n'est pas simplement une réponse. Si c'était le cas, cette réponse pourrait tenir en un mot, comme dans un QCM, ou comme dans un sondage d'opinion : « oui », « non », « quelquefois », etc. Il faudrait juste la délayer sur 5 ou 6 pages parce que c'est le jour du bac et qu'il faut occuper les quatre heures que dure l'épreuve !

Ce qui est attendu — encore une évidence — c'est que cette réponse soit le fruit d'une réflexion que la dissertation permet de construire, et de l'examen d'un problème que la dissertation doit formuler et, dans la mesure du possible, surmonter. C'est d'ailleurs, de manière réciproque, parce que la réflexion met en évidence un problème qu'il faut affronter ce problème pour répondre à la question ; et parce que la question pose problème qu'une réflexion est nécessaire pour lui apporter une réponse…

Tous les sujets de dissertation pourraient être développés ainsi : Quelle réflexion faut-il construire pour répondre à la question posée, de manière à affronter et, si possible, à surmonter le problème que l'on rencontre inévitablement lorsque l'on veut répondre de manière pertinente et argumentée à cette question ?

Le sujet 1 Le sujet appelle à discuter une thèse

Je m'attarde un peu sur ce point. La question est formulée de telle sorte qu'elle permet, sans l'imposer, une réponse par oui ou non. Elle appelle donc des réponses comme « oui, nous avons… », ou « non, nous n'avons pas la maîtrise de nos paroles ». Bien sûr, rien n'interdit de répondre que « ce n'est pas si simple » (nous n'avons la maîtrise de nos paroles qu'en un sens seulement) ; ou que « ça dépend… » (de nous, des circonstances, des paroles, de ce qu'on entend par maîtrise, etc.) . Mais, justement, pourquoi choisir une réponse plutôt qu'une autre ? C'est là que se joue une bonne part de l'épreuve, et le sort d'une dissertation.

Le fait qu'il faille répondre à la question posée peut laisser croire qu'il s'agit de donner son opinion. Chacun a la sienne, c'est bien connu. Certains répondront oui, d'autres répondront non, moi je pense que… Il ne resterait plus qu'à espérer, face à une demande aussi indiscrète, que le correcteur partage cette opinion, ou qu'il ait les idées larges ; à moins, pire que tout, de tenter de deviner quelle opinion soutenir pour lui plaire : reniement qui ferait de chaque sujet, pour reprendre la cinglante critique de Rousseau (dans le Discours sur l'origine de l'inégalité Rousseau/1), une

[…] question bonne, peut-être, à agiter entre des esclaves entendus de leurs maîtres, mais qui ne convient pas à des hommes raisonnables et libres, qui cherchent la vérité.

Les micro-trottoirs auxquels se prêtent les candidats à la sortie de l'épreuve reflètent pourtant souvent ces attitudes. Malheureusement pour ces candidats (mais heureusement, si vous m'avez bien suivi), les notes obtenues, mauvaises, très mauvaises, au mieux médiocres, les reflètent aussi…

On ne demande pas aux futurs bacheliers de divulguer leurs opinions les plus intimes pour les noter : ce serait, à vrai dire, parfaitement scandaleux ! On leur demande pratiquement le contraire : suspendre l'opinion qu'ils avaient peut-être, pour examiner sérieusement le problème auquel est confronté quiconque réfléchit à la question posée. La réponse à apporter est donc nettement moins intime qu'on aurait pu le penser, même si c'est la réponse « personnelle », comme on dit, d'un candidat : compte tenu du problème que pose la question, faut-il ou non considérer que la thèse que cette question soumet à la discussion est pertinente, ou non, en fonction de quels arguments, à partir de quelle réflexion ?

Une thèse, c'est la solution que l'on propose à un problème auquel chacun se heurte inévitablement dès qu'il réfléchit un tant soit peu à la question. Soutenir une thèse, c'est écarter d'autres thèses possibles. Un sujet permettant un réponse par oui ou par non demande : « Est-ce bien cette thèse, en l'occurrence “ nous avons la maîtrise de nos paroles ”, qu'il faut soutenir, ou faut-il la modifier ou la rejeter au profit d'une autre, laquelle, et pour quelles raisons, en fonction de quel problème  ? »

Quel problème ? On ne le sait pas d'avance. C'est l'analyse de la question qui, avec un peu de chance, permet de le dire. Si, avec un peu de malchance, l'analyse ne permet de dégager aucun problème, peut-être vaudrait-il mieux examiner le sujet n° 2 ! Mais, d'un autre côté, si un sujet a été choisi par des professeurs et des inspecteurs de philosophie, on peut raisonnablement espérer qu'il se prête à la détermination d'un problème…

L'analyse de la question L'analyse de la question

 À noter : Tout ce qui précède consistait en considérations générales. Avec l'analyse de la question, nous entrons, c'est le cas de le dire, dans le vif du sujet.

Comme vous allez le voir, cette analyse est nécessairement tâtonnante au début : nous ne savons pas encore dans quoi cette question nous embarque, et c'est précisément ce que nous cherchons à déterminer, en portant attention aux mots du sujet, et surtout aux liens que le sujet instaure entre ces mots.

Le sujet dont nous nous occupons maintenant mobilise quelques termes et expressions : avoir la maîtrise, paroles, et ce nous dont on ne sait trop que faire (l'humanité tout entière ? Certains hommes seulement ? Chacun d'entre nous, et donc moi ?). Que signifient-ils, dans le cadre des relations établies par le sujet ? Avoir la maîtrise, qu'est-ce que cela veut dire, et est-ce ainsi que nous pouvons décrire la manière dont nous nous rapportons à nos propres paroles ? Sommes-nous maîtres de nos paroles comme on est le maître d'un esclave ou d'un animal, ou comme on est « maître de soi », ou comme on maîtrise une technique ou un art ? Le fait même de questionner, ou de rédiger une dissertation, ou simplement de parler de façon intelligible et cohérente ne suppose-t-il pas cette maîtrise, au moins dans une certaine mesure ou dans un certain sens ? Que voudrait dire ne pas avoir, ou encore perdre la maîtrise de nos paroles ? Mais n'est-ce pas justement ce dont certaines situations comme le lapsus, la colère ou l'ivresse semblent bien témoigner ? Et si nous n'avons pas toujours la maîtrise de nos propres paroles, que faut-il en conclure ?

Ces questions viennent un peu en désordre. Certaines se recoupent sans doute, d'autres au contraire conduiraient peut-être vers des chemins très différents ; il est peu probable que nous les retenions toutes. Mais, toutes ensemble ou séparément, elle ont au moins le mérite de suspendre toute réponse tant que certaines d'entre elles au moins n'auront pas été affrontées. Or ces questions surgissent assez simplement lorsqu'on analyse le sujet, au lieu de se précipiter pour fournir une réponse à la question.

On peut même risquer une première formulation d'un problème qui pourrait servir de fil conducteur à la dissertation, à partir des questions que l'analyse du sujet a mises en évidence :

D'un côté, parler, s'adresser à autrui, communiquer sa pensée, cela suppose que l'on maîtrise les paroles que l'on prononce. Très simplement : on veut dire bonjour, et on dit « Bonjour » ! D'un autre côté, nous expérimentons bien souvent une absence plus ou moins marquée de maîtrise de nos paroles : quand nous cherchons nos mots, quand des paroles malheureuses nous échappent, dans la colère ou dans l'ivresse, quand un lapsus nous fait dire le contraire de ce que nous voulions communiquer. Et quelle maîtrise pourrions-nous bien avoir des paroles qui nous viennent en rêvant, ou lorsque la fièvre nous fait délirer ? Faut-il en conclure que nous avons ordinairement, en temps « normal », la maîtrise de nos paroles, mais que cette maîtrise disparaît dans certaines circonstances ? Ou bien faut-il en conclure que cette maîtrise est illusoire, ou du moins que c'est autrement qu'il faut penser notre rapport à nos propres paroles ?

 À noter : soit dit au passage, voilà qui permet de cerner davantage ce qu'est un problème, en accord avec ce que l'étymologie peut nous apprendre.
En latin comme en grec, le mot problema (en grec : πρόϐλημα) présente les mêmes significations : pro [πρό], devant, en avant ; et ballô [βάλλω], lancer, jeter, qui a donné en français balistique : littéralement, le problème, c'est ce qui est « jeté devant », ce qui se dresse devant (comme un promontoire) et, par extension, un obstacle, comme une haute montagne à franchir, ou comme un rocher qui s'écraserait et barrerait le chemin devant moi. C'est, plus largement, une difficulté à résoudre, à surmonter, un sujet de controverse que l'on pro-pose ; bref… un problème ! comment franchir la montagne, par où passer ? Que faire du rocher : le rouler, le casser, l'user, le creuser, le contourner ?
De même, dans un dissertation, le problème est la difficulté qui fait obstacle à une réponse immédiate. Mais c'est précisément l'examen et le traitement de ce problème qui permettront une réponse pertinente. En fait, tous les sujets de dissertation posent au moins un problème qui saute aux yeux : si une même question peut recevoir deux réponses tout à fait opposées, comment trancher ?

Nous nous demandions si nous pourrions choisir ce sujet, c'est-à-dire si nous arriverions à « identifier, poser et formuler un problème » offrant un fil conducteur à notre dissertation. La réponse est oui. Nous pouvons maintenant engager le traitement effectif de ce sujet.

L'examen du problème et l'élaboration d'une réponse L'examen du problème et l'élaboration d'une réponse

 À noter : Ce serait le moment de mobiliser ses capacités de réflexion et sa culture, à commencer par les acquis de l'année de philosophie : les cours qui ont porté sur le langage, les auteurs qui ont, d'une façon ou d'une autre, traité de la parole ; mais aussi, comme on verra, d'autres notions auxquelles on ne pense peut-être pas immédiatement. Je me propose d'expliciter toutes les références, toutes les difficultés rencontrées, et cela va nous occuper un bon moment. D'un autre côté, nous ferons beaucoup de philosophie, et nous explorerons avec ce seul sujet une bonne partie du programme.
Peut-être serez-vous effrayé par des références dont vous ignoriez peut-être jusqu'à l'existence ; ou déconcerté par cette manie de voir des problèmes partout. Ne vous découragez pas ; armez-vous de patience ; jetez un coup d'œil à la rubrique « Philosophie », et pensez à la réponse de Socrate à Théétète Platon/2, ce jeune homme qui avoue être dans le brouillard le plus total lorsqu'il aborde certaines questions : s'étonner, c'est-à-dire savoir qu'on ne sait pas, comprendre qu'on ne comprend pas, c'est à cela qu'on reconnaît le philosophe, et c'est toujours ainsi que commence la philosophie.

À quoi renvoie le « nous » utilisé par le sujet ? On pourrait l'ignorer, ou le remplacer par « on ». D'ailleurs, dans le sujet n° 2, il pourrait très bien y avoir « Pouvons-nous… » au lieu de « Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas ? » Mais comme un grand nombre de sujets de dissertation y font appel (47 dans la base des sujets au moment où j'écris ces lignes), cela vaut peut-être le coup de s'y arrêter un peu.

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