Philosophie : le mot et la chose

« Philosophie »

Au risque de décevoir, je ne propose dans cette page aucune définition de la philosophie. Je m'efforce même d'y montrer que vouloir répondre à la question : Qu'est-ce que la philosophie ? avant même d'avoir commencé à en faire est une fausse bonne idée. Mais cela n'interdit pas de proposer à qui commence, recommence ou continue à faire de la philosophie quelques éléments d'information et de réflexion sur le mot philosophie, et sur ce qu'il recouvre.

Commencer... Commencer…

Commencer : mais par quoi ? Puisqu'il faut un point de départ, lequel choisir, et comment ?

S'il y a dans une boîte des clous que rien ne distingue les uns des autres, choisir celui qu'on va planter en premier n'a pas tellement d'importance, et mieux vaudrait même ne pas y réfléchir trop longtemps pour que le travail avance. Mais construire une maison, ou résoudre un problème de mathématique, chacun comprend que c'est une autre affaire, parce que le point de départ choisi a toutes chances de décider de la suite.

Et en philosophie ? La question, à elle seule, justifierait l'existence des professeurs de philosophie qui, chaque début d'année, doivent pour de nouveaux élèves lui apporter concrètement réponse. Beaucoup de ces professeurs se sentent tenus de commencer par répondre à la question que les élèves ne manquent pas de se poser, et de leur poser, au moment d'aborder cette nouvelle discipline : Qu'est-ce que la philosophie ?

Cette question est légitime : on aimerait savoir ce qu'on va faire au moment de commencer à le faire. En un sens elle se posera, de fait, chaque fois que nous ferons de la philosophie : Que sommes-nous en train de faire ? D'ailleurs, sommes-nous bien en train de faire de la philosophie ? Mais justement : ce n'est pas un point de départ, c'est plutôt ce qu'on se demande une fois parti, lorsqu'on se retourne et qu'on regarde le chemin parcouru.

Cela ne vaut pas que pour la philosophie : si l'on veut savoir ce que c'est que le vélo, ou la géométrie, consulter l'article qu'un dictionnaire leur consacre est moins instructif que de commencer à pédaler ou à examiner un théorème. En revanche, se demander et comprendre ce que l'on fait, une fois qu'on a commencé à le faire, cela importe.

L'un des grands philosophes du xxe siècle, Gilles Deleuze [1926-1995], ouvrait l'un de ses derniers livres, précisément intitulé Qu'est-ce que la Philosophie ?, par ces mots Deleuze/1 :

« Peut-être ne peut-on poser la question Qu'est-ce que la philosophie ? que tard, quand vient la vieillesse, et l'heure de parler concrètement. »

Cette question, précise-t-il, « on ne cessait pas de la poser » auparavant, mais c'était « trop abstrait ». Le moment de vérité, qui ne peut venir « que tard », après coup, c'est celui

« où l'on peut dire enfin : mais qu'est-ce que c'était, ce que j'ai fait toute ma vie ? »

Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu'est-ce que la Philosophie ?, éd. de Minuit 1991, p. 7.

« Ce que c'était », dit Deleuze : ce que c'est que la philosophie, ce que c'est que faire de la philosophie, la question se pose à chaque pas, mais on ne la pose vraiment qu'en revenant sur ses pas. Nous ne la réglerons pas avant même de faire le premier pas ! Les remarques qui suivent ne répondent pas à cette question. Elles tentent seulement de l'éclairer ; ou plutôt : elles tentent d'éclairer une absence de réponse qui risque de se prolonger.

Qu'est-ce que... ? « Qu'est-ce que… ? »

La question Qu'est-ce que la philosophie ? est redoutable. D'abord, parce que la question Qu'est-ce que… ? est redoutable, quel que soit l'objet sur lequel elle porte : répondre à la question Qu'est-ce que l'homme ?, ce serait saisir — je prends pour l'instant tous les termes qui suivent comme des synonymes — la nature, l'essence, la réalité ou l'être même de l'homme, ce qui, à supposer que ce soit possible, serait l'aboutissement d'une démarche sans doute longue et difficile, dont le succès n'est nullement assuré d'avance. Il en est de même pour des questions comme Qu'est-ce que la vertu ? ou Qu'est-ce que le beau ? Plusieurs Dialogues de Platon [428/427 - 348/347 av. j.-c.], examinant de telles questions, sont dits aporétiques parce qu'ils ne débouchent (en tout cas : ne semblent déboucher) sur aucune réponse satisfaisante.

 À noter : en grec ancien, poros [πόρος] signifie le passage, l'ouverture, le chemin : en français, cela a donné les pores de la peau, qui laissent passer la sueur ; ou encore les matières poreuses, dont la porosité laisse passer les liquides. Le préfixe [ἀ-, alpha] marque la privation, comme le préfixe a- dans certains mots français (politique/apolitique, moral/amoral, social/asocial…). Aporos [ἄπορος] signifie littéralement sans issue, im-praticable, en im-passe. Une aporie — nous en rencontrerons quelques-unes chemin faisant — est une difficulté in-surmontable, in-franchissable, du moins à première vue. Le Ménon, sur la vertu, l'Hippias majeur, sur le beau, sont considérés comme des Dialogues platoniciens aporétiques.

La question est redoutable aussi parce que dans le groupe nominal « la philosophie » l'article défini, « la », fait pour ainsi dire autant problème que le substantif, « philosophie » : à la place de la philosophie, on trouve des philosophies, des philosophes, des systèmes, des écoles, des courants, des mouvements philosophiques, des styles, des manières d'écrire — ou de ne pas écrire, comme Socrate ! —, entraînant avec eux leur cortège d'ismes : matérialisme, idéalisme, positivisme, empirisme… mais aussi, à coups de noms propres : platonisme, cartésianisme, hégélianisme… « La » philosophie, vue sous cet angle, ressemble à un puzzle dont les pièces ne permettraient jamais qu'on l'assemble et qu'on l'achève. Il y a plusieurs philosophies, et ce n'est que dans ces philosophies qu'on rencontre « la philosophie »… si on la rencontre.

L'un des très grands philosophes dont nous travaillerons les textes, Emmanuel Kant [1724-1804], avertissait ses étudiants de l'impossibilité d'apprendre la philosophie, en même temps que de la nécessité d'apprendre à philosopher Kant/1 :

« La philosophie n’est véritablement qu’une occupation pour l’adulte, il n’est pas étonnant que des difficultés se présentent lorsqu’on veut la conformer à l’aptitude moins exercée de la jeunesse. L’étudiant qui sort de l’enseignement scolaire était habitué à apprendre. Il pense maintenant qu’il va apprendre la Philosophie, ce qui est pourtant impossible car il doit désormais apprendre à philosopher.

[…] Ainsi pour pouvoir apprendre aussi la Philosophie, il faudrait d’abord qu’il en existât réellement une. On devrait pouvoir présenter un livre, et dire: : Voyez, voici de la science et des connaissances assurées ; apprenez à le comprendre et à le retenir, bâtissez ensuite là-dessus, et vous serez philosophes. »  »

Kant, Annonce du programme des leçons de M. E. Kant durant le semestre d’hiver 1765-1766, traduit par Michel Fichant, 2e éd., Paris, J. Vrin, 2000, p. 68‑69.

S'il existait un tel livre, j'aurais simplement conseillé de le lire, de le comprendre, et d'y apprendre ainsi la philosophie, après l'avoir lu moi-même ! En son absence, qui se prolonge, nous devons, vous, moi, comme Kant et tous les philosophes, apprendre à philosopher. Lorsque nous lirons les livres des philosophes, nous y trouverons des philosophies presque toujours admirables ; nous y trouverons certainement de la philosophie ; nous n'y trouverons jamais la philosophie comme « science » et « connaissances assurées ».

Avec les philosophes, nous n'apprendrons donc pas la philosophie. Mais, avec un peu de persévérance, nous apprendrons à philosopher ; nous penserons, non pas comme eux, ni non plus contre eux (cela, peut-être, viendra, plus tard…), mais avec eux ; car d'un autre côté, sans eux, nous risquons de ne pas apprendre, ni de penser beaucoup : « penserions-nous beaucoup et penserions-nous bien », demande encore Kant dans un texte publié en 1786, Qu'est-ce que s'orienter dans la pensée ? Kant/2, « si nous ne pensions pour ainsi dire pas en commun avec d'autres auxquels nous communiquons nos pensées, et qui nous font part des leurs ? » Et comme c'est le même Kant qui énonce la maxime « Penser par soi-même », nous devrons nous demander, en conclusion de cette rubrique, comment il est possible (et pourquoi il est souhaitable) de penser à la fois par soi-même et avec les autres.

Un peu d'étymologie Un peu d'étymologie

Beaucoup de professeurs, en raison de ces difficultés, mettent l'accent pour commencer, et pour répondre aux interrogations de leurs élèves, sur ce qui semble en tout cas établi et partagé par tous les philosophes, et si j'ose dire par définition (moi qui n'en propose aucune), puisque nous considérons, et qu'eux-mêmes considèrent qu'ils sont philosophes : sur le mot même de philosophie, presque universellement répandu. Le grec philosophia [φιλοσοφία], via le latin, a été adopté ou transcrit dans d'innombrables langues, alphabets et graphies : philosophy, Philosophie, filosofie, filozofie, filosofi, filosofia, filosofía, filozófia, Філософія, Философия, felsefe, falsafa, filsafat…

L'étymologie promet le sens « véritable » des mots : en grec ancien, étymos [ἔτυμος] signifie vrai, véritable, et l'étymologie du mot étymologie lui-même semble l'assurer. Mais l'étymologie ne tient pas toujours sa promesse. Que le français clinique vienne du grec klinè [κλίνη], le lit, marque bien que la clinique est la partie de la médecine qui s'exerce au pied du lit du patient. En revanche, que le mot français muscle vienne du latin musculus, qui signifie petite souris, évoque peut-être une forme vaguement commune aux souris et aux biceps, mais ne dit sûrement pas ce qu'est véritablement un muscle !

On peut du moins se fier à l'étymologie des mots qui ont été délibérément forgés et composés à partir d'autres mots, comme c'est le cas pour photographie, cinématographe ou phonographe, à partir des mots grecs phos, photos [φῶς, φωτός], la lumière ; kinema [κίνημα], le mouvement ; phonè [φωνή], le son, la voix ; et graphein [γράφειν], écrire, dessiner, peindre, tracer… Encore pourrait-on objecter que l'étymologie ne parle que parce que l'on sait déjà de quoi elle parle : il est douteux que « peindre à la lumière » instruise qui n'aurait jamais vu ni fait de photographie… L'étymologie de philosophie est manifestement parlante, c'est pourquoi on s'y réfère si souvent ! Il reste à savoir ce qu'elle dit…

Voici en tout cas les bribes d'étymologie que tout apprenti philosophe est censé posséder, et qu'on s'empresse — moi compris, en cet instant — de lui communiquer : le mot grec philosophia [φιλοσοφία] est composé de deux autres mots ; le verbe phileo [φιλέω] signifie aimer, rechercher, se plaire à… ; le substantif sophia [σοφία] peut être traduit, entre autres, par sagesse, savoir, science, mais aussi par habileté, et même par ruse. Dire que la philosophie est l'amour de la sagesse est donc tout à fait correct, mais laisse en suspens la question de savoir ce que veut dire aimer quand il s'agit de la sagesse, et ce qu'il faut entendre par sagesse quand il s'agit de l'aimer.

Notons simplement qu'ainsi définie, la philosophie est l'amour du savoir ou de la sagesse en général, et que cela ne suffirait pas à distinguer la discipline philosophie des autres disciplines : les mathématiques ou la géographie supposent elles aussi, sans doute aucun, un amour du savoir ; d'ailleurs, philosophie a souvent pris ce sens global de science ou de savoir, comme en témoigne, par exemple, le titre latin du grand ouvrage de Newton, Philosophiæ naturalis principia mathematica (Principes mathématiques de la Philosophie naturelle) : la philosophie naturelle, que Newton appelle aussi « philosophie expérimentale », c'est la connaissance scientifique de la nature, la physique, dont Newton entend énoncer les principes et les lois mathématiques (principe d'inertie, gravitation universelle…).

Voilà surtout posée, par le mot philosophie lui-même et bien avant Kant, la question de la possibilité du livre qui contiendrait « la philosophie », selon que l'on met l'accent sur l'un ou l'autre des termes qui le composent. Faut-il plutôt souligner le fait que le philosophe recherche la sagesse, alors que d'autres recherchent la richesse, la gloire, les plaisirs ou le pouvoir ? ou faut-il plutôt souligner le fait que le philosophe recherche la sagesse, autrement dit — puisqu'il la recherche — qu'il ne la possède pas ? Drôle de paradoxe : le philosophe, en tant qu'il est philosophe, n'atteindrait jamais ce qu'il cherche ; s'il l'atteignait, devenant sophos [σοφός], sage, savant… il cesserait d'être philosophe !

Pythagore, Socrate et les autres Pythagore, Socrate et les autres

Ce paradoxe n'est pas dépourvu de sens. Une tradition attribue l'invention du mot philosophie à Pythagore [vers 580 - vers 495 av. j.-c.]. Voici la version qu'en donne bien plus tard, au début du iiie siècle après j.-c., Diogène Laërce Diogène Laërce/1 :

« Le premier à avoir utilisé le nom de philosophie et, pour lui-même, celui de philosophe, fut Pythagore, alors qu'il discutait à Sicyone avec Léon, le tyran de Sicyone — ou bien de Phlionte, comme le dit Héraclide le Pontique dans son traité Sur l'Inanimée ; car (il considérait que) nul [homme] n'est sage, si ce n'est Dieu. La philosophie était trop facilement appelée “sagesse”, et “sage” celui qui en fait profession — celui qui aurait atteint la perfection dans la pointe extrême de son âme —, alors qu'il n'est que “philosophe” celui qui chérit la sagesse. »

Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres,
Prologue, traduction sous la direction de Marie-Odile Goulet-Cazé, Le Livre de Poche 1999.

Dans une autre version de l'histoire que propose Cicéron [106-43 av. j.-c.] dans les Tusculanes Cicéron/1, Pythagore insiste — au moins autant que sur ce qui distingue le philosophe du sage — sur ce qui distingue le philosophe des autres hommes :

« tandis que les uns cherchent la gloire, et les autres les richesses, il y a une troisième espèce d'hommes, mais peu nombreuse, qui, regardant tout le reste comme rien, s'appliquent principalement à la contemplation des choses naturelles. Ce sont ces derniers qui se disent amateurs de la sagesse, c'est-à-dire philosophes. »

Cicéron, Tusculanes, Livre V, chap. iii, 47-48,
trad. M. Nisard, 1869, modifiée.

On ne prête qu'aux riches : Pythagore a influencé beaucoup d'autres penseurs ; mais selon toute vraisemblance il n'est pas plus le créateur du mot philosophie qu'il n'est l'auteur du théorème qui porte son nom, connu des babyloniens quelque mille ans avant lui.

La légende que rapportent Cicéron et Diogène Laërce après d'autres présente tous les caractères d'un mythe d'origine, d'un récit qui rendrait compte de la naissance de la philosophie (à laquelle évidemment personne n'a assisté) et de la rupture qu'elle instaure, par une fiction. Avant Pythagore (et même après, d'ailleurs), on vénérait les « sept sages de la Grèce » : Thalès (autre auteur mythique de théorème), Solon (le grand législateur d'Athènes), et d'autres un peu moins moins célèbres, dont la liste a d'ailleurs souvent varié. Mais si « aucun homme n'est sage », sophos [σοφός] ?

Si aucun homme n'est sophos, être philosophos signifie d'abord avoir conscience de sa condition d'homme, et de l'ignorance qui caractérise cette condition : nous ne sommes pas des dieux, et la sagesse a quelque chose de divin, entendons : qui surpasse l'homme, lequel ne peut qu'y tendre, ce qui n'est pas si mal, puisque cela déjà élève celui qui se livre à sa recherche au-dessus des autres hommes. C'est ce que dit Pythagore, et ce que dit après lui Socrate, dans un Dialogue de Platon, l'Apologie de Socrate Platon/1, autre texte fondateur célébrissime.

Accusé de corrompre la jeunesse, de nier l'existence des dieux athéniens et d'en reconnaître de nouveaux, Socrate présente sa défense (le grec apologia [ἀπολογία] signifie défense, justification, plaidoyer) devant le tribunal qui va le condamner à mort, en 399 av. j.-c. S'il interroge les Athéniens, explique-t-il, s'il passe son temps à les interpeller dans la rue, c'est pour comprendre pourquoi la Pythie, l'oracle de Delphes inspiré par le dieu Apollon, qui toujours dit vrai mais dont les paroles obscures ont un sens caché qui doit être interprété, a proclamé que lui, Socrate, était le plus sage des hommes :

« J'allai trouver un de ceux qui passent pour être des savants, en pensant que là [21c], plus que partout, je pourrais réfuter la réponse oraculaire et faire savoir ceci à l'oracle : “ Cet individu-là est plus savant que moi, alors que toi tu as déclaré que c'est moi qui l'étais. ” Je procédai à un examen approfondi de mon homme — point n'est besoin en effet de divulguer son nom, mais qu'il suffise de dire que c'était un de nos hommes politiques —, et de l'examen auquel je le soumis, de la conversation que j'eus avec lui, l'impression que je retirai, Athéniens, fut à peu près la suivante : cet homme, me sembla-t-il, passait aux yeux de beaucoup de gens et surtout à ses propres yeux pour quelqu'un qui savait quelque chose, mais ce n'était pas le cas. Ce qui m'amena à tenter de lui démontrer qu'il s'imaginait savoir quelque chose, alors que ce n'était pas le cas. [21d] Et le résultat fut que je m'attirai son inimitié et celle de plusieurs des gens qui assistaient à la scène. En repartant, je me disais donc en moi-même : “ Je suis plus savant que cet homme-là. En effet, il est à craindre que nous ne sachions ni l'un ni l'autre rien qui vaille la peine, mais, tandis que, lui, il s'imagine qu'il sait quelque chose alors qu'il ne sait rien, moi qui effectivement ne sais rien, je ne vais pas m'imaginer que je sais quelque chose. En tout cas, j'ai l'impression d'être plus savant que lui du moins en ceci qui représente peu de chose : je ne m'imagine même pas savoir ce que je ne sais pas. ” »

Platon, Apologie de Socrate, 21e-d,
traduction Luc Brisson, GF-Flammarion 2017.

Ne tirons pas de ce texte la conclusion hâtive qu'on ne peut strictement jamais rien savoir. Dans les années 1970 Jean Gabin, jouant les philosophes, chantait « Maint'nant je sais, je sais qu'on n'sait jamais ! » Mais ce que Platon dit par la bouche de Socrate est sensiblement différent : non pas qu'il est impossible de savoir quoi que ce soit, auquel cas il faudrait renoncer à savoir quoi que ce soit, auquel cas être ou ne pas être philosophe n'aurait pas la moindre importance puisque le résultat serait le même, auquel cas dire n'importe quoi serait aussi pertinent que chercher la vérité ; mais que la pire ignorance est celle qui s'ignore : et qu'elle s'ignore parce qu'elle croit savoir, et n'a donc aucune raison de chercher. Ce qu'apporte Socrate, ce n'est pas une réponse : on n'sait jamais, personne ne sait jamais rien, inutile de chercher à savoir ; mais un questionnement : Que vaut ce que nous croyons savoir ? Quel savoir est-il vraiment fondé ? Que pouvons-nous vraiment savoir ?

Il faut se rappeler Socrate « Il faut se rappeler Socrate »

Les philosophes, de l'Antiquité à nos jours, ne se sont pas contentés d'interroger les gens dans la rue, comme le faisait Socrate. Ils ont — ce que Socrate n'a jamais voulu faire — écrit des livres de toute sorte, et encore des livres, et des commentaires de ces livres, et des commentaires de ces commentaires… On pourrait avoir le sentiment que les philosophes ont oublié l'aveu socratique d'ignorance, et qu'ils lui préfèrent souvent un discours péremptoire, dogmatique, dont l'auteur semble sûr de ce qu'il dit et de ce qu'il sait ; et même, qu'il fait parfois place à un jargon obscur qui met son auteur à l'abri de toute critique, aux antipodes de l'exigence socratique de clarification.

Il est vrai que l'on rencontre quelquefois ce jargon obscur et décourageant. Il est vrai aussi, ce qui n'est pas la même chose, que certains philosophes parmi les plus grands ont jugé possible de surmonter le paradoxe d'une philosophie qui ne trouverait jamais ce qu'elle recherche, et ont même considéré que la philosophie était ou devait être une science. C'est le cas, dans des perspectives très différentes, du philosophe allemand Edmund Husserl [1859-1938], et d'Aristote. De même, en quelques lignes de la Monadologie, Leibniz [1646-1716] établit l'existence de Dieu ! Spinoza [1632-1677], de son côté, écrit son Éthique « more geometrico », c'est-à-dire à la façon des géomètres, en commençant par des définitions et des axiomes, dont il tire propositions, démonstrations, corollaires et scolies, sur le modèle d'Euclide, le grand mathématicien de l'Antiquité. Tous ces philosophes, dirait-on, ont oublié Socrate.

Pourtant, le lien avec Socrate n'est jamais tout à fait rompu, en tout cas ne devrait jamais l'être. C'est ce que souligne un grand philosophe du xxe siècle, Maurice Merleau-Ponty [1908-1961], dans sa leçon inaugurale au Collège de France (1960), intitulée Éloge de la philosophie Merleau-Ponty/1 :

« […] la philosophie mise en livres a cessé d'interpeller les hommes. Ce qu'il y a d'insolite et presque d'insupportable en elle s'est caché dans la vie décente des grands systèmes. Pour retrouver la fonction entière du philosophe, il faut se rappeler que même les philosophes-auteurs que nous lisons et que nous sommes n'ont jamais cessé de reconnaître pour patron un homme qui n'écrivait pas, qui n'enseignait pas, du moins dans des chaires d'État, qui s'adressait à ceux qu'il rencontrait dans la rue et qui a eu des difficultés avec l'opinion et avec les pouvoirs, il faut se rappeler Socrate. »

Maurice Merleau-Ponty, « Éloge de la philosophie »,
Éloge de la philosophie et autres essais, Gallimard 1960, rééd. 1989, p. 41-42.

« Interpeller les hommes » est à prendre au sens propre, comme on l'a vu dans l'Apologie de Socrate et comme le montre la suite du texte : Socrate arrête les gens dans les rues d'Athènes, par exemple pour demander à celui qui s'en va faire un acte de piété s'il est seulement fichu de dire ce que c'est que la piété, à l'homme politique s'il a une idée de ce que c'est que l'art politique ou de ce que c'est que le justice, ou au poète s'il comprend au moins ce qu'il fait (très redoutable question Qu'est-ce que… ?). Les rues d'aujourd'hui sont, sous cet angle du moins, plus tranquilles, le risque qu'un philosophe nous importune y est faible.

Mais s'il faut « se rappeler Socrate », c'est que les discours les plus dogmatiques et les livres les plus épais n'ont de sens que dans la mesure où, assumant la « fonction entière du philosophe », leurs auteurs affrontent des questions auxquelles nul n'a selon eux apporté de réponse satisfaisante, parce qu'ils ont pour ambition d'en apporter une, et qu'ils écrivent pour soumettre cette réponse à notre jugement… Et c'est ainsi que nous-mêmes devons les recevoir : non comme des dogmes qu'il suffirait d'apprendre pour apprendre la philosophie — l'introuvable livre de Kant —, mais comme des tentatives avec lesquelles nous pouvons, conscients comme Socrate de notre ignorance, apprendre à philosopher ; et sans lesquelles nous aurons bien du mal à le faire.

Le sentiment de sa propre ignorance, où la philosophie trouve sa source, son point de départ, mieux : son principe, Platon, puis Aristote l'ont nommé l'étonnement.

L'étonnement L'étonnement

Que la philosophie, activité intellectuelle par excellence, ait pour point de départ un sentiment, pathos [πάθος], peut étonner ; mais c'est justement de s'étonner, thaumadzein [θαυμάζειν], et de l'étonnement (littéralement : le « s'étonner », to thaumadzein), qu'il est question aussi bien chez Platon que chez Aristote.

S'étonner, pour ces philosophes, ce n'est pas simplement être surpris : c'est un mélange d'embarras, et même de vertige, en même temps que d'admiration et d'émerveillement.

 À noter : le mot français étonnement peut être rattaché au verbe latin adtŏnō et à son déverbal adtŏnĭtus (ou attonitus), frappé de stupeur, comme par la foudre, le tonnerre. Quant au grec thauma [θαῦμα], il n'a guère donné en français que le thaumaturge, celui qui « fait des miracles », comme les rois thaumaturges français et anglais, étudiés par le grand historien Marc Bloch, lesquels rois guérissaient — disait-on — les écrouelles, avant que les antibiotiques leurs fassent concurrence.

Chez Platon, la passage le plus significatif et le plus connu se trouve dans le Théétète Platon/2. Le jeune et prometteur mathématicien qui donne son nom au Dialogue maîtrise les questions mathématiques les plus pointues enseignées par son maître Théodore, et peut-être même plus finement que lui (le Théétète historique pourrait être l'auteur de certaines parties des Éléments attribués à Euclide). Mais les questions que lui pose Socrate (peu importe lesquelles au point où nous sommes) le jettent dans l'embarras, c'est le moins qu'on puisse dire :

Théétète. — Et par les dieux, Socrate, à quel point je m'étonne (thaumadzo [θαυμάζω]) de ce que ces choses-là peuvent bien être, cela dépasse les bornes ; et quelquefois, pour dire le vrai, quand j'y porte le regard, j'ai la vue qui s'obscurcit (skotodiniô [σκοτοδινιῶ]).

Skotos [σκότος], ce sont les ténèbres. Skotodiniô [σκοτοδινιῶ], c'est avoir le vertige. Sur ce coup, le petit génie Théétète ne se montre vraiment pas à son avantage. C'est pourtant ce pathos, ce sentiment d'échec qui suscite précisément les compliments de Socrate :

« […] c'est tout à fait de quelqu'un qui aime à savoir (philosophou [φιλοσόφου]), ce sentiment (pathos [πάθος]), s'étonner (thaumadzein [θαυμάζειν]) : il n'y a pas d'autre point de départ (archè [ἀρχὴ]) de la quête du savoir (philosophias [φιλοσοφίας]) que celui-là, et celui qui a dit qu'Iris est née de Thaumas n'a pas mal dressé sa généalogie. »

Platon, Théétète, 155c-d, traduction Michel Narcy.

 À noter : Dans la mythologie grecque, Iris est la messagère des dieux, qui seuls méritent le titre de sages. Thaumas (Θαύμας], fils de Gaïa, la Terre, n'a d'autres titres de gloire que d'être le père d'Iris, et d'avoir permis à Platon de faire un jeu de mots sur son nom, Thaumas/thauma [Θαύμας/θαῦμα]…

Dans sa traduction du Théétète, Michel Narcy n'a délibérément pas rendu philosophos et philosophia par philosophe et philosophie, ce qui semblait pourtant aller de soi, mais par « aimer à savoir » et par « quête du savoir » (ce parti-pris échappera peut-être au lecteur trop pressé). Il marque ainsi ce que nous avions noté au passage, que l'amour du savoir que manifeste le jeune Théétète ne porte pas seulement sur la philosophie en tant que discipline distincte des autres, mais aussi sur les autres savoirs dignes d'être aimés, à commencer par les mathématiques. Cela dit, c'est bel et bien du point de départ de la philosophia qu'il est question ici avec l'étonnement.

Point de départ : archè [ἀρχὴ], c'est-à-dire à la fois ce qui est au début, ce qui commence (qu'on pense à l'archéologie, ou aux sociétés dites archaïques) ; et ce qui commande (comme un monarque, seul à commander).

Maintenant aussi bien qu'au début « Maintenant aussi bien qu'au début »

L'archè est un point de départ, mais c'est un point de départ toujours présent, parce qu'il est le principe qui commande à chaque instant l'ensemble du développement. Le mot principe lui-même fait d'ailleurs entendre les deux sens : un principe est une proposition fondamentale, qui commande et précède les conséquences qui en sont tirées ; « au principe de » signifie à l'origine de ; un prince gouverne sa principauté ; une édition princeps est la première édition imprimée d'un livre ancien, etc.

C'est ce que souligne à son tour Aristote, au début de la Métaphysique Aristote/1. Le passage qui suit est très connu, il a fait l'objet d'innombrables commentaires, mais l'explication que je vais en proposer pour l'instant n'en retiendra que quelques aspects, et seulement quelques lignes.

« C'est en effet par l'étonnement (to thaumadzein [τὸ θαυμάζειν]) que les humains, maintenant aussi bien qu'au début, commencent à philosopher, d'abord en s'étonnant de ce qu'il y avait d'étrange (atopon [ἀτόπων]) dans les choses banales, puis, quand ils avançaient peu à peu dans cette voie, [15] en s'interrogeant aussi sur des sujets plus importants, par exemple sur les changements de la Lune, sur ceux du Soleil et des constellations et sur la naissance du Tout. Or celui qui est en difficulté et qui s'étonne se juge ignorant (c'est pourquoi celui qui aime les mythes est d'une certaine façon philosophe, car le mythe se compose de choses étonnantes) ; par conséquent, s'il est vrai [20] qu'ils ont philosophé pour échapper à l'ignorance, ils cherchaient manifestement à avoir la science pour savoir et non en vue de quelque utilité. En témoigne le cours même des événements, car on disposait de presque tout ce qui est nécessaire à la vie et de ce qui la rend facile et agréable quand on a commencé la recherche d'une sagesse de cette sorte. À l'évidence donc, [25] nous ne la recherchons pour aucun autre profit, mais, de même que l'humain qui a sa fin en lui-même et non en un autre, à ce que nous disons, est libre, de même nous la recherchons dans l'idée qu'elle est la seule science libre, car cette science est la seule à avoir sa fin en elle-même. »

Aristote, Métaphysique, Livre Α (Alpha), chap. II, 982b 10-25,
traduction Marie-Paule Duminil et Annick Jaulin, GF-Flammarion 2008.

Le point de départ, en philosophie, est toujours le même, « maintenant aussi bien qu'au début » : c'est l'étonnement, quels que soient l'objet sur lequel il porte, et la manière dont il apparaît et se développe. C'est précisément ce qui, pour Aristote, fait de la philosophie une science libre : elle n'a aucune fonction utilitaire, elle ne répond à aucune nécessité vitale, elle n'apparaît justement que lorsque la vie devient « facile et agréable », autrement dit lorsque l'on peut prendre son temps, accéder à ce loisir, à cette skholè <σχολή> dont nous avons déjà parlé ; lorsqu'il s'agit de savoir, non pas ce qu'il faut pour vivre ou survivre, parce que l'on est soumis à la nécessité, mais de savoir pour savoir, d'un savoir « qui a sa fin en lui-même », qui est recherché pour lui-même, « pour aucun autre profit » que ce savoir lui-même : libre, comme celui qui n'obéit à aucun maître.

Un tel texte mériterait qu'on s'y arrête bien plus longuement. Je n'en retiens que ceci : nous aussi, pour commencer à philosopher « maintenant aussi bien qu'au début », nous pourrions, et même nous devrions porter notre étonnement sur ce qu'il y a « d'étrange dans les choses banales », littéralement ta proxeira [τὰ πρόχειρα], ce qu'on a à proximité, sous la main, à portée de main, et dérouler à partir de là le fil d'une réflexion ; avec cette différence, qu'il faut apprécier : nous ne sommes pas au début, et notre « maintenant » à nous, vingt-trois siècles après le « maintenant » d'Aristote, est riche de toute la pensée philosophique qui le précède, de sorte que, lorsque nous nous efforçons de « penser avec les autres », ce n'est pas seulement avec nos contemporains vivants, c'est avec la foule des penseurs de tous les temps, et avec toute une histoire, que nous dialoguons.

Maintenant aussi bien qu'au début Penser par soi-même ?

Voilà qui conduit, comme je l'envisageais il y a un moment, à interroger la maxime « penser par soi-même ». Elle semble aller de soi. En réalité, elle est l'exemple même d'un « penser avec les autres », puisque c'est Kant qui, dans des textes célèbres, lui donne toute sa dignité philosophique. Ces textes, surtout,

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